Samedi 7 mars 2009
De The Ghost and Mrs Muir de Mankiewicz, j'avais écrit ceci : "Une jeune veuve, son accueil poli de la mort -- en elle. Elle tient, est vacillante au début du film, pas plus. Elle n'est pas morbide. Elle se tient au plus près du néant, au plus près de la vie, elle tient sur ce fil sans hauteur, sans vertige. La mort, une curiosité, dont la solitude est une scène possible, acceptable. C'est là, sourions.  Un fantôme. Ils parlent, écrivent un livre. Elle s'approche, se laisse hanter par lui. Sa part de mort en elle au spectre, quelque chose comme un amour d'agonie." Peut-être était-ce suffisant pour exprimer ce que ce film provoque en moi. Mais cela a débordé en une tentative de dire l'équilibre invraisemblable de ce film, équilibre qui, au fil de mes  visionnages, m'a paru ne tenir que par la grâce du visage de Gene Tierney. Raconter cela et, si possible, toucher cette grâce, tel est l'objectif de ce texte : quelques commentaires autour d'une énigme amoureuse.


The Ghost and Mrs Muir, Joseph L. Mankiewicz (1947). A développer : un recul face à la mer.

La contenance

Je n'ai pas choisi cette image au hasard. J'ai hésité, longtemps (je dirai peut-être, plus tard, celles qui auraient pu avoir ma préférence). J'ignore si celui qui n'a pas eu le coeur brisé par ce film verra ce que j'y vois. Il faut s'attacher au visage de Gene Tierney (Lucy Muir) et garder dans un coin de l'oeil, pas davantage, le doux sourire de Rex Harrison (Cpt. Daniel Gregg, le fantôme). Ne pas faire circuler son regard de l'un à l'autre mais respecter la hiérarchie harmonieuse du plan, l'équilibre plein de son instant. La phrase même sera imparfaite car elle dira d'abord l'un puis l'autre quand l'image nous les donne ensemble. Il faudrait un signe, au maximum, mais il n'existe pas; nous n'avons que l'image.

Le mot "consentement" peut-être ? Gene Tierney donne son accord, on le lit sans mal; visage fléchi, paupières baissées, le buste qui se tourne vers son interlocuteur, on entend le murmure d'un "yes" et le prénom qui suit assurément : "Yes, Daniel". Il manquera cependant au consentement la petite note résignée que l'image fait entendre et, surtout, l'impassible et souriant auditeur derrière, auquel ce "Yes" s'abandonne. Le "mot "abandon" alors ?  Si Gene Tierney s'abandonne, c'est avec mesure. Son corps résiste au quart de tour de son visage, ses mains restent nouées devant elle et surtout rien ne s'effondre de sa belle sérénité soulignant à quel point l'intérieur tient, qu'il y ait eu ou non, comme c'est probable, un bris local, un pli douloureux quelque part au plus profond de sa poitrine. Et puis, s'abandonner à qui ? Il n'y aura pas de bras pour la recueillir. Le fantôme est trop loin, trop placide, ne répercutant rien d'un possible abandon. Cela encore se lit sans mal : Gene Tierney n'en attend pas le moindre secours. Sa trajectoire générale nous l'indique : Lucy consentira et puis, sortira à la gauche du capitaine, l'esquivant. C'est un ballet compliqué entre une présence modeste et une absence sûre d'elle-même, la première prenant d'infinies précautions pour ne pas révéler l'évanescence de la seconde. A ce point d'immatérialité des corps et d'écarts tenus, on dirait un code de politesse à peine incarné, si peu incarné qu'il peut valoir comme pur code. Aussi, nul faux-pas à attendre, nul pathétique soudain; sur cette scène restreinte, l'abandon est impossible; il sera, quoi qu'il arrive, contenu. 

La contre-histoire

L'histoire de The Ghost and Mrs Muir tient en deux lignes : une jeune veuve, accompagnée de sa fille, Anna (Nathalie Wood), et d'une domestique pétulante, Martha (Edna Best), quitte Londres et emménage sur la côte anglaise dans une maison hantée par un ancien marin, le Cpt. Daniel Gregg. C'est l'histoire d'une cohabitation entre une veuve et un fantôme. Un tel récit n'appartient à aucun genre en particulier : film d'épouvante, comédie sentimentale ou drame ? Gene Tierney croyait d'abord avoir signé pour une screwball comedy, genre girouette mis à la mode par Carole Lombard et dans lequel excellaient Lubitsch, McCarey ou Hawks. Pourtant même à cette catégorie, qui en est à peine une, le film correspond mal : Mankiewicz le signala à son actrice, lui demandant de dramatiser son jeu et de quitter la légèreté enjouée propre au screwball. Les premières scènes furent refilmées.

Aucun genre donc et peut-être même aucune histoire véritable car le propre de ce film est de résister à son histoire, d'engager tout l'effort de sa mise en scène à différer le cours de son récit. Il y a, de Lucy à Daniel, un chemin d'accomplissement évident : terminer le dessin du veuvage, de veuve devenir fantôme, laisser la part disparue occuper l'être entier, s'accomplir dans son objet en s'y consommant totalement. Une entéléchie du néant donc que tracerait l'histoire d'amour entre Lucy et Daniel, à la manière, par exemple, de Vertigo ou de la passion de Pyrrhus pour Andromaque (et mieux encore, d'Andromaque pour Hector). Or, de ce mouvement naturel, le film de Mankiewicz ne fait rien sinon un argument général, une direction abstraite. Car ce qui occupe exclusivement la caméra, c'est la grâce du retardement, l'écart infime qui maintient Lucy et Daniel à distance, ses beautés, son importance et ses ressources. D'une certaine manière, le film ne porte que sur le sursaut de l'être au contact de la mort, qui n'est pas un grand bond mais à peine un frisson, un tremblement de l'épiderme juste suffisant pour dire qu'il reste un peu d'espace, de quoi ménager une onde et épuiser une énergie. Voilà, The Ghost And Mrs. Muir est tout entier consacré à cette énergie de la vie quand elle repose dans les bras de la mort, à une vitalité désespérée.

Le Neutre

Barthes, dans Le Neutre : "Pasolini, dans un poème, dit qu’il ne lui reste plus que cela : « une vitalité désespérée ». La vitalité désespérée, c’est la haine de la mort. Qu’est-ce donc qui sépare le retrait loin des arrogances, de la mort haïe ? C’est cette distance difficile, incroyablement forte et presque impensable, que j’appelle le Neutre, le second Neutre. Sa forme essentielle est en définitive une protestation : elle consiste à dire : il m’importe peu de savoir si Dieu existe ou non ; mais ce que je sais et que je saurai jusqu’au bout, c’est qu’il n’aurait pas dû créer en même temps l’amour et la mort. Le Neutre c’est ce Non irréductible : un Non comme suspendu devant les endurcissements de la foi et de la certitude et incorruptible par l’une et par l’autre."

Vitalité désespérée : lorsque Barthes prononce en 1977 au Collège de France ces phrases, il est encore marqué par le décès de sa mère. Il n'entend donc pas désigner par là la dernière résistance (animale) face à la mort mais ce qui reste de la vie au point de son dénudement le plus complet, alors que la mort même paraît désirable et le deuil précieux : l'écart entre "le retrait loin des arrogances" et "la mort haïe", la nuance -- un "non" de distinction -- entre l'amour et la mort qui vont pourtant ensemble. Cet écart est précisément celui qui occupe The Ghost And Mrs Muir et que porte, presque seule, Gene Tierney. Il est certes difficile de trouver de la haine dans la vitalité désespérée de Lucy mais, à considérer sa résistance incompréhensible face aux appels du néant, il faut bien supposer un blocage, une forme d'entêtement contre la mort, peut-être en effet de haine de la mort -- qui serait alors sous-entendue tout au long du film, comme un postulat secret (que, paradoxalement, il reviendra au fantôme d'exprimer). L'essentiel est  que, de ce "non" qui sépare, Barthes nous dise le suspens, son dédain des oppositions crues (la "foi", un avant et un après) ou sues ("la certitude" médico-légale) de la vie et de la mort. Surtout, il lui donne un nom (à ce non) : Le Neutre. Or, nul mot ne décrit mieux le visage de Gene Tierney -- un visage difficile, incroyablement fort et presque impensable.

Le Neutre : un différer intangible du Néant, un noeud entre l'absence et la présence. Dans ce film hors-genre, la quasi-fadeur du visage de Gene Tierney l'incarne. Qu'on me comprenne bien : le miracle de ce visage, c'est de suspendre ce qu'il y a de sinistre dans la mélancolie, la tristesse ou la mort; c'est de tenir, malgré la robe de deuil, malgré les échecs de la vie, malgré le pathétique de la retraite, une indifférence élégante, la possibilité vraie d'un sourire qui ne soit pas contrit, une ironie curieuse ou un désir d'initiative et d'expérience sans que jamais ces éclats de vitalité n'apparaissent comme arguments d'un jeu dialectique avec la mort. L'inverse est vrai également : nulle part, sur ce visage, la peine, le renoncement et la disparition jouent un rôle d'antithèses morbides à la vie. Le visage de Gene Tierney, et le film autour, suspendent la négativité de la mort.

Pour preuve : le spectateur souhaite-t-il à aucun moment que la vie l'emporte ? Rêve-t-il de voir Lucy quitter son exil au bord de la mer et regagner notre agitation commune ? Est-il heureux ou malheureux de sa (charmante) rencontre avec Georges Sanders ? Peut-il vraiment dire que l'image ci-dessus est triste ? La difficulté de répondre à ces questions revient largement à Mankiewicz et au scénario : le cinéaste a l'intelligence de ne pas positionner sa caméra (dans un genre, dans une dialectique de l'image etc.) et de favoriser l'indétermination générale des valeurs issue de l'histoire et des personnages, notamment de tenir ce paradoxe inouï qui fait du spectre un apôtre de vie et de tumulte face aux hésitations tranquilles de la veuve. Car le fantôme : un marin ! Ivre de vie, de mots éclatants, d'aventures et de jurons, de pays et de mondes. "How you'd have loved the North Cape and the fjords and the midnight sun, to sail across the reef at Barbados where the blue water turns to green, to the Falklands where a southerly gale rips the whole sea white!" dit-il en s'effaçant dans la nuit à Lucy qui dort. Le film, de ce point de vue, est une croix : la vitalité d'un mort rencontre le désespoir d'une vivante, un fantôme plus lourd que mille existences se lie à une existence plus légère que la caresse d'un spectre. C'est le fantome qui dit : "You must make your own life amongst the living and, whether you meet fair winds or foul, find your own way to harbor in the end". Naturellement, cet échange inattendu des positions de part et d'autre de la vie et de la mort n'apparaît pas, dans ce film du suspens, sous la forme simple d'une inversion caricaturale des valeurs : c'est un accent ici, une suggestion là, les arguments prudents d'un dialogue entre deux sceptiques attentifs à la sensibilité de l'autre. A ce titre, la résistance perplexe de Lucy qui s'écrie : "It's no crime to be alive !" et la pédagogie souple de Daniel qui lui répond "No, my dear, sometimes it's a great inconvenience. The living can be hurt." sont exemplaires d'une retenue partagée des deux interlocuteurs quant à la question qui les occupe, "N'allons pas jusqu'à faire de la vie un crime" disent-ils, "Résistons cependant à la considérer comme simplement bonne". Sur la croix de la vie et de la mort, ils se tiennent tous deux au plus près de l'intersection, au point où tout se neutralise. Ce point est imprécis, mouvant, confus, aussi fluide que la mer dont il est parfaitement impossible de dire, malgré l'insistance de Mankiewicz à en filmer les humeurs, si elle vaut pour énergie exaltante et tonitruante de la vie ou pour gouffre d'atemporalité et d'infini, pour mort donc.

Le visage de l'actrice

Pourtant, la neutralité orchestrée par la mise en scène de Mankiewicz ne serait rien sans celle portée par le visage de Gene Tierney. C'est là que s'apaisent les passions mortifères, c'est là que se réconcilient joie et mélancolie, que s'amortissent les coups du sort et se régénèrent les paroles tranquilles : le lieu du Neutre, exactement. On dira : c'est une figure ciselée de l'impassibilité que troue un regard clair et attentif. On dira : c'est un visage de marbre blanc, ombré par l'obscurité totale d'une belle chevelure. On dira surtout : c'est une surface solide qu'ondent des émotions millimétrées -- la ligne frissonne, nous regarde. L'image de nouveau : son visage paraît si peu affecté qu'on pourrait croire qu'elle dort et pourtant, de son léger infléchissement, d'une ombre dans le cou, de l'entrebâillement des paupières et de l'angle infinitésimal pris par les lèvres naît l'idée mêlée -- un désir -- de consentement, d'abandon et de douceur. Deleuze voulait voir dans l'image d'une pendule,  série de "micro-mouvements" des aiguilles sur "le suspens impassible" du cadran, une définition exacte du visage au cinéma, de l'image-affection (et donc du gros-plan). Celui de Gene Tierney incarne, plus que nul autre je crois, cette réceptivité immobile de l'affect qu'anime et concentre un frisson invisible mais en un sens si extrême que la typologie deleuzienne autour de l'image-affection ne convient plus tout à fait : car il y est impossible de discerner l'aiguille du cadran, la série intensive des émotions de la série réceptive délimitée par les lignes du visage. Il y a des visages qui se figent et puis s'émeuvent (celui de Fanny Ardant, par exemple, évoqué ici), d'autres dont les lignes s'animent selon un jeu de lumière ou de blancheur (celui Marlène Dietrich, évoqué par Deleuze). Celui de Gene Tierney est une immobilité émouvante : le suspens lui-même est agité de micro-mouvements, les micro-mouvements sont suspendus. Pour preuve, cet autre snapshot, que j'ai hésité à choisir pour introduire ce texte. Lucy vient de découvrir que son amant, Miles Fairley (Georges Sanders), était marié et père de deux enfants, confirmant la mise en garde de Daniel Gregg ("The living can be hurt"). Dans ce moment catastrophe, le visage terriblement statique de Lucy pourrait dire le temps immobile propre à la stupeur (wonder ou peur) que Deleuze associe à la réceptivité de l'affect mais c'est justement l'inverse qu'il exprime : son extrême fixité ne trahit aucun abattement, semble au contraire désamorcer en sa placidité le coup émotionnel, le nullifier; elle annonce la décision, voire une forme de rebond. L'immobilité est un vecteur actif (un désir, dans la terminologie de Deleuze). Le visage de Gene Tierney dit l'émoi à travers sa vibrante impassibilité, est efficace par neutralisation. Gene Tierney s'éloigne et sur son passage un homme se retroune.



Deleuze ne se préoccupe guère, dans L'Image-mouvement, des acteurs : ce qui l'intéresse de l'art cinématographique est le processus de ses représentations propres. Sous la mise en scène, en avant de l'image donc, il n'y a rien : l'approche phénoménologique du cinéma unifiant le film et le réel autour d'une articulation de l'espace et du temps fait disparaître le corps intermédiaire des acteurs qui, d'une certaine manière, est d'un autre lieu et d'un autre moment que le film, insaisissable en sa sémiologie. Le cinéma de Deleuze est un cinéma de réalisateurs. Dire le visage de Gene Tierney, en dehors des dispositifs particuliers de telle mise en scène, est donc un peu absurde puisqu'il s'agirait d'exprimer ce qui se maintient sous l'image, malgré l'image, contre le film même (quand nous n'avons que ça à notre disposition). On devrait se limiter à relever le jeu de transparence lumineuse qui, du visage de Lucy à l'éclairage de la chambre dans son dos isole et marginalise le fantôme (dans la première image) et l'effet d'invisibilité, plus ou moins identique, qui, au sortir de la maison de Miles Fairley, reliant par faiblesse et similarité de contrastes sa tenue claire et le porche derrière, paraît la dissoudre dans le décor -- la spectraliser (deuxième image). Il faudrait surtout ne pas aller au-delà du faible nombre de gros-plans de son visage et du sens construit par les découpages d'ombres et de lumière, l'un et l'autre nous diraient alors combien le film s'attache à ne pas se confronter à l'émotionalité brute du personnage de Lucy, l'impliquant toujours dans le monde et saisissant par lumière pleine la distinction très nette de ses traits quand il s'agit de dire sa mondanité active ou assombrissant et étiolant sa figure dès que la vie reflue et que le capitaine Gregg apparaît. Il faudrait enfin rapporter tout cela à Mankiewicz et ignorer Gene Tierney.

Cette approche comble les questions de surface mais laisse intact la mélancolie que ce film suscite en nous, un trouble profond que nulle plénitude de l’illusion n’explique correctement. Genet estimait que le cadre idéal de la représentation théâtrale était les alentours d’un four crématoire de manière à marquer l’affinité entre la représentation et le néant. Un peu de la même façon, l’efficace singulière du film de Mankiewicz provient d’une forme de rencontre entre le spectacle cinématographique de l’absence et l’absence elle-même. Ou encore : The Ghost and Mrs. Muir ne serait qu’une représentation sans effets, à la fois habile et fade, si, par moments, l’image de l’absence n’était pas traversée par la réalité de l’absence, si au cœur de l’illusion de l’absence n’apparaissait un soupçon, une inquiétude bien réelle de néant. Cette rencontre n’est pas affaire de grammaire cinématographique, de trame esthétique ou d’ordre des réflexions –  elle a son lieu en deçà de l’image, là où celle-ci se neutralise comme signe et comme chose, là où la représentation se noue au réel – à savoir, précisément, le domaine de l’acteur.

Gene Tierney et les signes


Elle ne sait pas que nous sommes là. Elle n'a pas cillé à notre arrivée. Elle se tient, immobile et silencieuse, face au portrait. Si nous avons de la chance, c'est elle que le tableau représente ; parfois, il s'agira du visage sombre d'une marâtre possédée. Ici, le Capitaine Gregg lui fait face. De film en film, le même fantasme se répète : Gene Tierney regarde un tableau. Quelques secondes, un plan à peine appesanti mais toujours suffisamment pour qu'un dialogue s'esquisse, de la toile à l'actrice. Quelques secondes parfois moins, parfois rien, mais si dégagées du moment (récit et temps) qu'elles abandonnent le spectateur à son propre regard, l'exilent, lui donnent un léger sentiment d'intrusion.  Qu'y-t-il donc sur cette toile qu'elle nous dédaigne soudain ? Dans cette scène, le sujet représenté importe peu en vérité; le dédain seul est essentiel : Gene Tierney regarde un tableau et, le long de ce regard, échappe à la caméra, au film, à l'image même -- au spectateur surtout, qui reste seul, quelques secondes, parfois moins, parfois rien, face à un signe cinématographique qui lui dit : " Va voir ailleurs si j'y suis".

Dana Andrews dans Laura ( Preminger, 1944)

C'est une figure de l'évanouissement qui n'appartient qu'à Gene Tierney : sa présence cinématographique repose sur une absence, un moment où elle disparaît, s'évade de l'image, imprime la pellicule en s'en effaçant. Le tableau est un point de fuite, ce qui déclenche le mouvement de recul qui, de signe (le film) en signe (la toile), nous dépossède de l'actrice. Cette scène est toujours initiale : Gene Tierney n'apparaît jamais que distraite, c'est-à-dire : détachée, dérobée, kidnappée (le tableau est un piège). C'est en ce sens que Laura (Preminger, 1944) est le film le plus marquant de la carrière cinématographique de Gene Tierney : il formalise avec une rigueur extraordinaire la structure de l'évanouissement par laquelle, seule, se définit l'apparaître de l'actrice -- dès la première image (le portrait de Laura) et les premières paroles : "I shall never forget the week-end Laura died". L'acte de naissance cinématographique de Gene Tierney commence par l'annonce de sa disparition. Laura n'est présente, dans la première moitié du film, qu'à travers son portrait et quelques flashbacks. Le tableau occupe activement sa place actancielle (l'amour du détective McPherson, joué par Dana Andrews). Laura n'apparaît jamais qu'en retard par rapport à son portrait, toujours dévancée par sa propre représentation. C'est Dana Andrews qui se retrouve face au portrait (de manière significative, Gene Tierney ne lui jette pas un regard) : le portrait est le vecteur (amoureux) d'un approfondissement de son obsession fétiche, l'acte de rédemption par le signe (le vide) du fantasme machiste de la femme-objet (la femme est "doll" ou "dame" pour le flic). A son retour, Laura se love dans l'amour de McPherson poursuivant le désir initié par le portrait : la réussite inouïe de Gene Tierney est donc ne jamais valoir plus que de la toile, de devenir simple pouvoir d'évocation d'elle-même, pur signifiant; son jeu est un exercice d'évacuation de l'être (une ascèce), un effort d'évanouissement du soi.


Dragonwyck, (Mankiewicz, 1946)

Il n'est plus question de mise en scène mais du pouvoir particulier d'un acteur

Le dispositif apparaît encore dans Dragonwyck (Mankiewicz, 1946, le portrait de l'aieüle Azile) et bien sûr, The Ghost and Ms. Muir (le portrait du Capitain Gregg). Gene Tierney est toujours en arrière de son signifiant (ou au-dessus : Heaven Can Wait, Lubitsch, 1943). De là vient sa discrétion, son air d'humilité et son infinie délicatesse. Gene Tierney a l'extrême politesse des retardataires. De là encore, son détachement et cette légère distraction : Gene Tierney n'est jamais tout à fait dans le film; cédant au signifiant une forme de préséance, elle dévalorise sa propre présence, devient transparente à la représentation. Sous le regard étonné du spectateur, elle se dématérialise, elle s'évanouit.


Par Kaptipham
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Vendredi 27 février 2009
Je n’ai jamais parlé d’elle. Il n’y avait pas grand-chose à en dire. Je me sentais indifférent et autonome dans son amour. Rien ne m’y engageait vraiment. Elle m’avait fait découvrir que les battements de cœur, l’étourdissement léger de l’esprit, les nœuds dans l’estomac n’avaient rien de proprement amoureux, une nuit que, face à elle, dans une pleine ataraxie du sentiment et du désir, j’hésitais à l’embrasser, tremblant en vain, m’étourdissant en pure perte. Mon indécision seule, libre du moindre enjeu véritable, avait suffi à me jeter dans les affres du transissement. Même son amour pour moi, pathétique d’une certaine manière, ne me touchait pas. En fin de compte, il me dégoûta.

Elle était capricieuse, c’était le fond de sa personnalité. Ses doutes assumés, une fragilité qu’elle ne tentait pas à tout prix de recouvrir et un souci tenu de désinvolture et de modestie dissimulaient ce qu’il pouvait y avoir d’autoritarisme en elle. Ses caprices étaient contraints et honteux mais aux moments de grande frustration, son refus entêté d’en rabattre sur ses désirs et l’incrédulité stupide éprouvée face à l’absence de complaisance des êtres ou objets que son envie avait sollicités apparaissaient nus. Ce manque visible de confiance en elle était si désaccordé à sa conviction sourde mais irréfutable qu’elle devait être, quoi qu’il arrive, satisfaite, que j’en étais venu à le tenir pour suspect. N’était-ce pas, plutôt qu’humilité véritable, fébrilité de l’égocentrique face à l’altérité ? Tout branle, non pas par effacement nerveux, inquiet, de l’être, mais par impatience du désir. Sous le visage, l’envie qui trépigne.

Lors de notre séparation, j’avais eu l’occasion d’y toucher. Ce fut un court instant, misérable, d’une conversation téléphonique au cours de laquelle ma décision de rompre se trouva confrontée à un bloc de dénégation et de bêtise qu’aucun mot ne parvenait pas à franchir. Ce que je lui disais était simple, comme cela l’est toujours dans une rupture car, quels que soient les raffinements de ce qui la motive et les balbutiements qui l’expriment, quelque chose de la sentence, c'est-à-dire à la fois de l’acte performatif et de l’événement historique, du mot valant tout à la fois pour réalisation, fin et origine, demeure, mais elle refusait de l’entendre, prolongeant, par son attitude obtuse, mon discours dans l’espoir, je pense, qu’au bout de tant de paroles dites, par fatigue ou simple probabilité statistique, quelques-unes finissent par correspondre à ce qu’elle désirait entendre. Je ne cédai pas malgré mon écœurement mais, une heure après avoir raccroché, elle me rappela pour me demander si je comptais passer chez elle ce soir-là. J’étais stupéfait. Je lui répondis, ahuri, « Non, évidemment. Pourquoi ? ». « Parce que j’en ai envie ! » cria-t-elle.

Rarement, j’imagine, on lui aura dit « non ». Elle avait des qualités incroyables : un esprit si vif qu’on mentait toujours un peu quand on prétendait la suivre – et, effet admirable de la méritocratie française, qui s’était transformé en un cursus qui intimidait – une certaine allure qui rendait les autres femmes jalouses quand elle apparaissait, un regard duquel il était facile de dire des bêtises. Rien d’explosif pourtant; elle provoquait une impression silencieuse, dépassionnée d’une certaine manière, car son effet potentiel, chien ou splendeur, était désamorcé par les marques d’inquiétude et de nervosité, de terreur et de retenue qui, sous la forme de rires sonnant faux, d’un empressement à consentir et, à certaines périodes de sa vie, d’une trop visible maigreur, ternissaient aux yeux de ses interlocuteurs l’éclat jamais vraiment accompli, de ses mérites. Ceux qui la connaissaient mal la tenaient donc pour parfaite, à la fois humble et brillante. Ceux qui la pratiquaient davantage étaient plus perplexes.

En particulier, ils ne parvenaient pas à concilier la réussite, presqu’outrancière, de sa carrière universitaire et le tremblé général de son personnage. Non pas qu’ils niassent son intelligence et son talent mais sachant ce qu’il fallait de résolution pour obtenir ne serait-ce que la moitié de ce qu’elle avait dédaigné, visant davantage, ils étaient désemparés par ses aveux candides de désarroi ou sa manière de s’effacer face à la contradiction. Le jour où il apparut qu'aucune porte du monde académique ne lui résistait, on commença à poser le problème de sa sincérité, ne pouvant envisager que tout cela fût acquis sans volonté tenace, en toute modestie. Et, en effet, rien n’avait été obtenu qu’elle ne désirât avec acharnement.

Pour moi, ses accomplissements avaient un effet inverse, non pas le soupçon soudain, mais l’espoir : j’escomptais qu’elle arrêtât de trépigner. Ou qu'elle trépignât avec plus de précision. Le besoin de masquer son ambition était en partie légitime dans le cadre universitaire car l'ambition n’y a pas bonne presse. C'était là couverture acceptable d'un sale caractère. L’horreur était qu’une telle disposition fût appliquée à l'être-même car si elle n’engageait pas la pulsion, elle pouvait déterminer le mode de son dévoilement, la chorégraphie de sa traverse du sujet, la manière dont elle anime le corps et se fait désir. Qu’aucune de ses envies n’échappe aux calculs vergogneux d’un souci de dissimulation, qu’on puisse trouver sous la caresse l’ombre de la Sorbonne, voilà ce qui me repoussait. De sa réussite professionnelle, j'espérais non pas peut-être un apaisement généralisé mais une distinction entre ses différents désirs, ceux qu’elle avait assouvis contrastant les autres, toujours vivaces et, par contrecoup, particularisés, reconnus pour leur singularité, identifiés qui sait ?, susceptibles d’être honteux encore et dissimulés s’il fallait mais de manière unique, c’est-à-dire amicalement parfois, amoureusement ailleurs. Quittant la manoeuvre massive et aveugle, elle me parlerait alors. Je me préparais à être touché, de quoi justifier deux ou trois mots.


Par Kaptipham
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Mercredi 25 février 2009
J’ai toujours été nul pour les dédicaces, Marie. Il y a bien longtemps, j’avais voulu dédicacer La Modification à une jeune fille dont j’étais amoureux. La première que j’ai réussi à écrire, après plusieurs brouillons, était si mauvaise que j’ai fini par racheter dans l’urgence un exemplaire du livre de Butor. Au final, j’ai tout de même pondu quelques mots dont j’étais plus ou moins content mais, quelques années plus tard, toujours aussi amoureux, étant tombé sur le bouquin dans sa bibliothèque, j’éprouvais une si grande honte à la lecture de mon court texte que j’en arrachai illico la page. A titre préventif donc, j’ai commencé à déchirer celle-ci aussi, un témoignage d’affection s’il en est.

Par Kaptipham
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Lundi 23 février 2009



Revoir son visage m’a été une joie si douce. Il avait presque disparu de ma mémoire et son absence, loin de m’apaiser en disparaissant avec lui, me l’avait rendu plus douloureux encore car d’une douleur grave, assourdie et déprimée quand, aux beaux jours de notre rupture, ses apparitions intermittentes, me serrant affreusement le cœur ou interrompant violemment mon sommeil, avaient au moins la franchise de se laisser appréhender – or, rien n’affecte davantage que l’insaisissable et l’incertain. Je ne prévois pas, peut-être par naïveté ou optimisme stupide, que ces souffrances claires reviennent, dissimulées dans le sillage de son retour. Ce nouveau visage profite du travail d’exténuation et d’énervement pratiqué par le temps et la peine sur l’ancien, le même mais ayant fait l’épreuve du néant, blanchi d’une certaine manière par l’action corrosive de l’oubli. Cet écart entre deux images exactement confondues n’est pas anodin pour moi ; il est, au contraire, source d’une joie immense car il matérialise une vieille demande, dont je craignais qu’elle ne fût que théorique, d'un renouveau sans perte. Qu’il existe un espace entre l’un et le même, même ridicule, juste de quoi laisser passer le fil des jours, et notre monde change. – N’est-ce pas cela que les croyants exaltent dans la résurrection ?

 

Ce n’est qu’une photo d’identité en noir et blanc. L’art en est si absent, l’approche est si placide, l’objet si fade que rien n’altère le processus, simple et entier, de  son apparition : son visage occupe pleinement l’événement, l’espace et le temps. Nul artifice de la présentation : rien ne détourne le regard, rien ne distrait la droiture de sa nuque, rien n’excède les sinuosités de ses mèches brunes : une présence nue, dégagée par la modestie de l’objet qui me la  transmet. C’est un visage que je connais, sans ses travestissements d’histoire et d’amour, épuré donc des outrances flamboyantes de la colère et des lourds apparats du désespoir, lavé des stries que les larmes vandales y traçaient. Un visage sans théâtre, un visage familier.

 

Je ne peux pas dire que je le trouve beau (il l’est, certainement) car ce qui me touche exclusivement est cet air de familiarité. « Je connais ce visage ! » pourrais-je dire et j’exprimerais ainsi toute la beauté que j’y trouve. C’est le trajet entre cette photo d’identité et l’occupation précisément mesurée d’un lieu dans ma mémoire, l’impression souple du monde matériel sur mon intériorité évanescente qui suscite mon plaisir, non pas égocentrique, mais de reconnaissance mutuelle. D’un vieux livre lu en notre enfance et retrouvé au hasard d’un déménagement, nous ne tirons pas une joie gâteuse, égoïste ou esthète mais bien plutôt un bonheur de proximité retrouvée, par delà les âges et les disparitions ; ce que nous célébrons, c’est la confirmation d’autant plus attestable qu’elle est locale d’une harmonie entre la matière, le temps et le moi. Nous vivons dans un univers familier. Bien sûr, l’aménité qui émane de son grand regard, l’air un tantinet narquois de son sourire rappelant ce qu’il y a pu avoir de complicité ironique dans notre relation, la suggestion visible, pour ceux qui la connaissent, du tacheté à la base de son cou, à droite, en un lieu que j’aimais embrasser et l’absence de contraste trop saisissant de l’ensemble (composant, au contraire, du sombre de sa chevelure, de ses yeux et de ce qui nous est laissé à voir de son haut au grain arabe, métissé, de sa peau, un dégradé lent, presque terne, de l’obscur), participent, sans nul doute, à ce sentiment de reconnaissance entière et paisible – possible tout simplement.

 

Nous étions à la Flèche d'or et j'avais demandé de ses nouvelles à Matthieu qui m'accompagnait. J'apprenais qu'elle avait gagné l'an dernier un concours de scénario à Bourges. La nouvelle me réjouit sans nuance car mon hantise était qu'au temps passé ensemble ne succède rien sinon la déclinaison de nos vies, l'échec général et consenti de nos désirs, la mort pour chacun. Elle avait occupé, à son retour des Etats-Unis, retour enfiévré et sinistre dû à notre séparation, un poste misérable dans une association d'aide sociale alors que ses diplômes l'autorisaient à prétendre à des emplois bien plus élevés (et plus intéressants). J'avais surtout souffert du dépérissement spectaculaire de son intelligence et de son renoncement revendiqué à tout ce qui n'avait pas pour horizon le pessimisme radical de l'immobilité mortuaire : l'espoir, l'audace, la foi, la fantaisie, ces promesses (globalement non tenues) autour desquelles nous avions voulu nous aimer. Tout cela m'était apparu lors de nos brèves et peu nombreuses confrontations post-divortium et je ne doutais pas qu'elle avait beau jeu de se saccager à mes yeux, jusqu'à la caricature, pour m'accabler de tristesse et de honte; pourtant, je soupçonnais que ce rôle pris face à moi sur le théâtre de notre rupture engageait plus largement son existence -- car, au fond, elle avait accepté, ne serait-ce qu'un instant, de l'occuper (et il faut tout de même un certain consentement à la saleté pour revêtir un habit qui pue). Qu'elle renoue avec son imagination, ses désirs et ses qualités d'écriture qu'elle remette à l'épreuve son extrême intelligence, retente l'avenir, l'élégance et le diable plutôt que de se résigner à un désespoir borné et plat, était un signe essentiel d'un optimisme retrouvé, d'une échappée hors la mort. Je n'y jouais aucun rôle et je n'en tirais aucune gratification personnelle. Mais il suffit que l'un s'en sauve pour que le temps commun retrouve ce caractère inoffensif minimal, qui permet, parmi tous ses effets durables et prégnants, qu'on le tienne un peu à distance, caractère qui est malgré tout la marque spécifique des événements passés. Or, la preuve de sa bénignité, quoique ponctuelle, valait pour moi aussi. Le lendemain, je me décidai à googliser son nom.

 

Radoucir le temps, rendre égal le passé -- le charme de ton visage sur ce photomaton.

 

 

Par Kaptipham
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Samedi 1 mars 2008
Dire qu'on se tient à proximité de l'absence, voilà un début.  Est-il bon ? Est-il mauvais ? Peu importe. L'essentiel est d'en reconnaître l'insuffisance. Or, ce n'est pas si facile. En général, on est obnubilé par une telle prémisse. On a envie de rôder autour, non pas pour en dessiner au plus près les contours mais parce qu'on espère entrer en contact avec le centre-même et que, dans le même temps, la peur et notre incapacité nous en repoussent, heureusement ; on rôde donc comme un prédateur qui aurait peur de sa proie mais ne pourrait pas, pour autant, se défaire de son appétit. Rien ne compte plus sinon le moindre frémissement qui affecte, peut-être, le truc-là; il est probable pourtant que rien n'y frémisse jamais. En attendant, le monde aux alentours devient nuage.

Il faut malgré tout sortir de l'obnubilation ; ce qui s'y passe n'est pas si intéressant. L'absence, c'est à peine un paradoxe (structurel) et une source d'énergie (existentielle). Seuls ce qu'elle compose avec le monde, avec l'être, et la manière dont elle négocie sa présence face à la matière méritent en vérité d'être pensés, écrits, vécus ou mis en scène. L'éclair ne vaut rien, ce sont les nuées qui sont passionnantes.

De nuages en nuages. Mes paroles elles-mêmes sont obnubilées. Une certaine poésie l'est également qui se défie comme de la peste de la matière. Mallarmé et Blanchot, par exemple. Genet (que j'aime) a ses moments aussi; homosexualité fait, pour lui, office de cache-sexe : il couvre une inquiétude exclusive du néant. Preuve en est son théâtre où l'obscène, la provocation et les fours crématoires dissimulent pudiquement l'absence sous les Figures. On pariera ici, avec lui et les autres, que l'écriture est une manière d'ancrer les nuages.

Ce qui est sûr, c'est que poser d'abord la valeur morale de l'absence est stupide : y consentir n'est preuve ni de paresse, ni de mal-être, ni de méchanceté, ni de sagesse. On y consent c'est tout. Cela fait partie de notre manière d'être. Il faut simplement s'en accommoder, comme Béralde propose à la fin du Malade imaginaire de s'accommoder de la folie d'Argan : " Mais, ma nièce, ce n'est pas tant le jouer que s'accommoder à ses fantaisies. Tout ceci n'est qu'entre nous."

Argan est la figure exemplaire de l'obnubilation. Des critiques trouvent d'autres termes "chimère", "marotte", "névrose" pour dire grosso modo la même chose :  le paradoxe de l'absence ou  -- cela revient exactement au même -- de la maladie imaginaire, finit par transformer en mots, roman médical et clystères, en vapeurs, le monde autour. L'absence de symptômes de la maladie est-il tout de même symptôme de maladie ? L'absent est-il présent en son absence ? Y a-t-il quelque chose comme une maladie imaginaire et/ou y a-t-il quelque chose comme l'absence ? Point de rencontre : la double mort imaginaire du père.

Les autres personnages sont eux-mêmes obnubilés par Argan : sa terrible inquiétude n'est pas seulement le centre chimérique de sa vie mais le centre de la scène dans son ensemble. Qu'on explique cette mise en commun du souci d'Argan par sa position parternelle ou par désir mimétique, l'important est que la maladie  imaginaire du malade est contagieuse. L'avidité de Béline et des médecins ou la commisération des familiers nous disent ceci : chacun est mû par Argan et, en fin de compte, par l'évolution imperceptible d'un mal imaginaire, par les frémissements d'une absence. L'obnubilation Argan les obnubile. En ce sens, la mort théâtrale d'Argan est surtout l'acte d'émancipation des autres personnages : chacun retrouve sa part de liberté et d'initiative -- sur scène comme dans la salle d'ailleurs.


Par Kaptipham
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Mardi 2 octobre 2007
A insérer un peu partout, entre les lignes, en ouverture et après point final, en italique, en gras ou en majuscule, à l'encre sympathique ou au fer rouge, qu'importe mais partout, cette note :

"Je cherche à comprendre comment se troue la représentation. Pourquoi au cinéma, tout à coup, je me trouve investi par ce qui se passe sur l'écran ? Ou encore : pourquoi, alors que je lis, soudain d'entre les caractères, quelque chose m'aspire ? Et surtout : Qu'est-ce qui de mon crâne au monde autour de moi va et vient, m'atteste de l'existence de l'un, de la réalité de l'autre ? Pour l'art, les processus d'identification ne m'intéressent guère ; je n'y crois pas. La contagion des passions, à moins d'être une question, ne m'évoque rien (ou un mythe). Je cherche à comprendre les structures qui reconnaissant une différence d'être entre le langage et le corps concourent pourtant à leur sympathie. Je cherche ce qu'il y a de concret dans le mot, ce qu'il y a d'abstrait dans la pierre. Je m'intéresse au style, évanescence de la matière, transformation esthétique de ce qui est, sensibilisation de la phrase, transformation réaliste de ce qui n'est pas; intersection. Pardon, je ne parle que de moi : j'aimerais sauver quelque chose de mon apesanteur. Oui, je cherche à conserver ma part d'absence".

Par Kaptipham
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Dimanche 30 septembre 2007

Un excès au genre qui est lui-même générique. Pris par sa fonction historique, le western produit naturellement son surplus esthétique, la note, le fait ou l'accent qui déborde le récit de l'Histoire. C'est ce que je voulais marquer par temps de l'héritage : moment d'après disparition où se mêlent cérémonie et inventaire. Il faut lier à la fois le mépris de John Ford pour l'exégèse (le western comme pur divertissement de masse, pure technique) et la glose catastrophiquement réactionnaire de John Wayne (le western comme récit véridique et prophétique de l'Histoire).

Voilà pour les évidences.

De ce point de vue, si tous les westerns ne sont pas de bons films, tous sont crépusculaires. Il y aura toujours un sentiment d'achèvement et de perte dans un western et le souci concomitant de l'accompagner par un mot, un geste, un signifiant supplémentaire dont l'inutilité marque exactement l'ampleur de la perte et la radicalité de l'achèvement. A la fin de chaque film, résonne plus ou moins sourdement le nom de Clementine. Ce qui distingue les westerns dits "crépusculaires" de ceux qu'on dit "classiques", ce qui différencie par exemple The Wild Bunch ( Pale Rider, Little Big Man, ou encore, avec soupçons, The Man Who Shot Liberty Valance) de My Darling Clementine (Rio Bravo, Stagecoach, She Wore A Yellow Ribbon, Vera Cruz etc.), ce n'est pas le propos, mélancolique ou non, ni la sévérité ou la complaisance du regard porté sur leur objet. Le film de Peckinpah serait, à s'en tenir là, plus élégiaque à l'égard de ses héros et à peine plus nostalgique que celui de Ford donc, au final, moins "crépusculaire". Ainsi, autre exemple, de Fort Apache, en 1948, à The Man Who Shot Liberty Valance, en 1962, le propos est, vu de (très) haut, exactement le même : l'Histoire oublie les héros véritables, la légende a supplanté les faits. Dans ces films, un même soupçon vis-à-vis du sujet, le même constat attristé d'une perte (Tom Doniphon ou Capt. Sam Collingwood). Tout western est crépuscule de l'Ouest.

La spécificité des westerns "seconde manière" tient davantage au fait qu'ils ajoutent à la touche esthétique apportée au grand récit américain par les westerns "classiques", un niveau supplémentaire de réflexivité; une réflexion sur/de l'esthétique elle-même. Les westerns crépusculaires sont des métawesterns. Ce qui manque à Fort Apache par rapport à The Man Who Shot Liberty Valance, c'est simplement la répétition d'un plan filmé d'un autre point de vue. C'est le redoublement, le commentaire sur le commentaire, qui spécifie le western "seconde manière". A cet égard, la scène deux fois montrée de la mort de Liberty Valance fait paradigme à la fois pour le métastyle des spaghettis que pour la métaviolence de Peckinpah ou le métarécit de Penn.

Ce niveau supplémentaire de réflexivité est une forme d'enquête sur les modalités (syntaxiques, thématiques) de l'historiographie du western, enquête sur les modalités en tant que modalités. Et, d'une certaine manière, c'est ce qui nous plaît tant chez les héros des métawesterns : les personnages incarnés par William Holden, Kris Kristofferson (chez Peckinpah) ou Clint Eastwood (chez Leone) sont purs styles et en ce sens, pour nous, manuels d'élégance (nonchalante) et guides des bonnes manières (désinvoltes). Cette dimension, les westerns "classiques" n'en font jamais usage tant le traitement de leur sujet les occupe entièrement : ils s'inquiètent des valeurs de l'Histoire, jamais des valeurs des valeurs, du style de l'événement jamais du style en tant que tel. Le western "classique" n'est jamais ironique. Pour autant, il ne fait jamais corps avec son sujet. Il existe un écart minuscule entre le sujet et sa représentation, écart qui est exactement et peut-être pleinement, le western, écart duquel s'écarte le métawestern ; de nouveau, le nom de Clementine.

Ce que le nom de Clementine signale, c'est la possibilité au cinéma d'une esthétisation qui ne rompt pas avec le sujet qu'elle transforme. Le métawestern, stylisation d'un style, est comme indifférent au sujet traité, celui-ci n'étant plus que prétexte à l'exercice de mise en scène; en général, le métawestern sélectionne un thème excentrique de la conquête de l'Ouest et le poursuit exclusivement (l'homosexualité, l'héroïsme, l'amitié, la mort etc.) sans égard immédiat pour la question historiographique qui, originellement, l'accueillait. A l'inverse, le western s'engage entièrement dans son sujet, à savoir l'alternative civilisation / nature, et ne s'en écarte que pour pouvoir s'y engager davantage. L'espacement esthétique conditionne l'Histoire. C'est l'effet de style sans lequel le réel s'échappe.

D'une certaine manière, le style ici dit à la fois le court intervalle entre le passé (la conquête de l'Ouest) et le présent (sa représentation) et la reconnaissance de cet intervalle ; il dit aussi le lien entre le grand récit et l'anecdote familière ; il dit encore le rapport d'étrangeté entre le vécu et la transmission cinématographique de ce vécu ; il dit surtout, et cela de la seule manière possible, comment faire revivre ce vécu. Le style, ici, c'est l'attestation d'une différence et l'ensemble des efforts faits pour l'annuler. C'est la figure du Doc qui incorpore et rend sensible la grande idéomachie d'OK Corral mais qui, par là, en nie les visées idéologiques. C'est la légère faute de la phrase fordienne, l'écart syntaxique nécessaire qui rend un objet à la conquête de l'Ouest. La réalité du passé américain ne se retrouve qu'au prix d'un détournement de sa représentation. Détournement qui est ici prise avec la mort, le néant, l'absence -- le dit de la disparition. Détournement qui est ainsi ré-ontologisation de la représentation. Détournement qui est surtout détour à la fois inutile et essentiel, flânerie infiniment précieuse, qui remet le passé à la place du présent et le présent au lieu du passé. Encore et toujours, le nom de Clementine.


Voilà pour les prolégomènes.

Par Kaptipham
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Jeudi 20 septembre 2007

Dans My Darling Clementine, le personnage de Doc Halliday (Victor Mature) intervient au croisement de tous les antagonismes et les bouleverse tous. Propriétaire du principal saloon de la ville, Doc Holliday règne sur Tombstone à l'arrivée des frères Earp. C'est un aventurier qui a plusieurs meurtres à son actif ( Wyatt : "A man could, can, almost follow your trail from graveyard to graveyard"; Doc : "there is one here too"). Pourtant, il impose un ordre relatif à la ville, dans la mesure où cela coïncide avec ses intérêts. Sa rencontre avec Wyatt, le nouveau shérif, est à la fois attendue et redoutée par les habitants (et les spectateurs) puisque les deux pouvoirs se recoupent et semblent appelés à s'opposer. Mais, la placidité de Wyatt (et la présence armée de ses frères) désamorce le conflit potentiel. Doc Holliday se rangera finalement à ses côtés au moment du combat final à OK Corral.

Mais, le choix de Doc Holliday n'est pas un alignement du côté du Droit. Sa rencontre avec Wyatt s'effectue comme en deçà de l'antagonisme entre civilisation et nature, au niveau des rapports humains. Doc ne prend pas part à l'enjeu principal de l'histoire. S'il accompagne Wyatt à OK Corral, c'est uniquement parce que l'un des Clantons a assassiné Chihuahua, son amante. Doc revendique son indépendance, la possibilité de dégager son personnage du combat entre le bon et le mal. Sa trajectoire ne croise à aucun moment la question morale (Doc: "You haven't  taken into your head to deliver us from all evil ?"), question qui détermine à l'inverse l'ensemble des actions de Wyatt (Wyatt : "Ain't a bad idea"); l'humanité, pour le Doc, s'accomplit à l'épreuve de la mort et du néant non à travers le processus de civilisation.

Ce processus, chez Ford, l'histoire personnelle de Doc Holliday en inverse le sens : il a quitté Boston, renoncé à un emploi (chirurgien), une éducation, une famille pour gagner l'Ouest sauvage. Le Doc est à rebours de l'Histoire mais il ne vise pas pour autant les coordonnées des Clantons, celles de la virginité barbare. Il suggère plutôt l'existence d'un sens second, parallèle et sceptique par rapport à la leçon morale du processus de civilisation. Ce sens n'est pas susceptible d'être mis en discours, ni d'être rapporté à un code civil ou à une constitution; c'est une signification solitaire et marginale de l'Histoire qui résiste à tout emploi collectif. C'est le lieu où l'homme croise son néant. L'Ouest, pour Doc Holliday, c'est tout autant le point de départ de l'Histoire que le point d'aboutissement de toute histoire, la scène du mano a mano avec la mort. L'immense séquence où il récite le monologue d'Hamlet, le visage possédé par une gravité inouïe est, de ce point de vue, exemplaire.
 
En ce sens, le personnage de Victor Mature traverse l'ensemble des antagonismes qui semblaient organiser le film. Hors-la-loi qui plait aux femmes (Chihuahua et Clementine, les deux seules figures féminines, en sont amoureuses), homme éduqué qui dégaine toujours un peu tôt, auxiliaire temporaire d'une loi auquel il n'attache aucune importance, il a l'élégance cinégénique de Wyatt, la même présence pleine mais, comme les Clantons,  il montre un goût pour l'obscurité; son visage peut prendre la lumière mais il la découpe plus sûrement; c'est une silhouette claire-obscure qui trace la limite entre les deux grands ensembles symboliques du jour et de la nuit. 

 
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C'est aussi et surtout le pôle d'attraction principal de la mise en scène fordienne. Funambule en déséquilibre permanent sur le fil de la morale, fugitif perpétuel de l'amour et de l'amitié, tant toute relation, hors celle qu'il noue avec la mort, le laisse insatisfait, il est l'objet de tous les regards et de toutes les attentes, la figure mutique à qui le film adresse toutes ses interrogations. C'est le point de fuite de toutes les trajectoires et de tous les désirs. Si le personnage d'Henri Fonda est bien souvent à l'origine des perspectives, Victor Mature en constitue généralement le terme. C'est le cas, par exemple, dans la scène du bar, déjà évoquée : au bout de tous les regards, il y a la silhouette du Doc qui s'évanouit. Là, comme dans tout le film, le personnage de Wyatt est nettement fasciné par celui du Doc.

L'objet du cinéma fordien, c'est ce bout de néant (et d'humanité) au coeur du jeu entre nature et civilisation. Dans My Darling Clementine, le sujet est sans conteste Wyatt Earp, source principale des initiatives et des points de vue mais, aimantées par le personnage de Doc Holliday, ses intentions initiales sont détournées de leur projet moral ; il y aurait ainsi comme un problème de syntaxe dans la phrase cinématographique : le procès du verbe fordien a un objet inattendu et impropre. Plus encore, on assiste, dans cette épopée du sujet actif, à un retournement passif de la voix du verbe : c'est l'objet qui en vient à déterminer le cours de l'action. Faute subtile qui modifie le sens général du propos : la conquête de l'Ouest devient quête d'un être et le discours historiographique pour le collectif, le prétexte à une méditation lyrique sur les plis de l'Histoire.

 

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Le western y gagne son indépendance. La solidarité entre l'Histoire et sa représentation est rompue dès l'instant où un corps étranger, rétif aux grandes aventures collectives, adepte du clair-obscur, en vient à organiser les prises de vues. Autonomie de la caméra fordienne qui, tout en respectant le cadre (les perspectives de Wyatt), suggère qu'il n'est, en fait, que prétexte à la contemplation amoureuse d'un objet qui en conteste les fondations positives. Par là, le western semble remettre en cause l'idée d'une sympathie entre la conquête de l'Ouest et Hollywood; ce ne sont pas ses conditions de possibilités que le western met en scène mais un objet excentrique et rebelle. Le passé n'est pas une manière d'expliquer le présent, de le justifier mais simplement l'occasion d'une rêverie sur une perte, d'une prière déconnectée de toute ambition idéologique. 

Aussi, d'une certaine façon, le cinéma ne peut exister qu'à la condition de sortir de l'autotélisme de la représentation mythique, qu'à la condition d'élire des objets propres qui trouent et, en définitive, annulent la leçon historique. Car, l'émotion naît principalement de cette subversion de l'attention, de ce dédain de la pastorale américaine à laquelle sont préférées des figures en prise directe avec le néant. Certes, le pathos qui accompagne le personnage du Doc sert, au passage, le grand récit mythique en lui donnant une force dramatique mais, et c'est essentiel, il en conteste, dans le même temps, tous les fondements idéologiques.  Dans le western, points de détail de l'Histoire et endroits pathétiques des histoires modifient solidairement la leçon de l'une et la morale des autres. C'est ainsi qu'il peut à la fois rêver d'impact esthétique et d'exactitude historique.
 
Autour de Doc Holliday, d'autres personnages contribuent à déplacer (affiner, dégrader) la signification générale du film. C'est le cas notamment des figures féminines : Chihuahua (Linda Darnell) et Clementine (Cathy Downs). Par leur intermédiaire, le récit lui-même, malgré son apparente linéarité (Earps vs. Clantons, duel final), prend de curieuses tangentes. Chez Ford, l'intrigue amoureuse n'a pas pour but de renforcer l'argument initial et apparent mais de l'égarer (C'est aussi le cas, par exemple, dans The Man Who Shot Liberty Valence qu'il est idiot de résumer à la phrase culte :"When the legend becomes fact, print the legend"). La rivalité entre Chihuahua et Clementine a pour objet le Doc, autrement dit, elle n'est pas simplement superposable à l'opposition nature / civilisation malgré l'évidente différence de leur féminité (fille perdue vs. fille de bonne famille). La femme n'est pas un simple agent de l'adoucissement des moeurs, dans la mesure notamment où c'est elle qui, bien souvent, aperçoit comme malgré le mouvement de l'Histoire la vérité des êtres qui en font les frais. Elles sont, d'une certaine manière, autonomes vis-à-vis des ambitions idéologiques de la conquête de l'Ouest et, par là, les agents du scepticisme propre au genre.


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Clementine. Elle n'apparaît qu'à mi-film et son influence sur le cours des événements est quasi-nulle. Sa fonction principale est de mettre à jour l'histoire personnelle du Doc (auquel elle était fiancée à Boston). C'est un bout paradoxal de civilisation : de l'Est, elle apporte à la fois le futur de Tombstone (éducation, chic) et son passé (celui du Doc). Objet passif de l'intrigue, figure timide et effacée et pour cela bouleversante, elle n'est que pur rappel, pur signe. Clementine est le nom du pli de l'Histoire. C'est l'autre nom de l'Ouest, celui qui signifie au-delà de son état de passé dépassé, celui auquel on peut revenir et auquel on revient en effet à contre-courant du temps, celui enfin que nul projet civilisateur ne peut conquérir. Clementine est un nom supplémentaire ajouté au grand récit américain, un excès purement esthétique sur l'Histoire, l'autre nom du Western donc. Comme le lui déclare Henri Fonda, à la toute fin du film : "I sure like that name...Clementine!" 

Clementine !

Par Kaptipham
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Mercredi 19 septembre 2007

Une histoire simple, des personnalités nettes, et au final, un respect intelligent du genre c'est-à-dire qui l'actualise en s'y soumettant : ce que j'aime dans les westerns. The Man Who Shot Liberty Valance, The Man From Laramie, My Darling Clementine, Rio Bravo, Forty Guns, The Searchers, The Alamo, Duel In The Sun, Vera Cruz, The Wild Bunch, The Massacre of Fort Apache, Johnny Guitar, She Wore A Yellow Ribbon etc.

Par ses structures génériques, le western s'apparente à la tragédie classique. On y retrouve grosso modo un poids égal des codes stylistiques et narratifs. Surtout, comme la tragédie, le western est toujours précédé par une même question qui constitue en même temps son horizon herméneutique. La question tragique par excellence est celle de liberté (vs. la fatalité). Pour le western, la civilisation (vs. la nature). Ces questions se déclinent à l'infini en de micro-drames dialectiques : famille / amour, passions / honneur, bonheur / gloire etc. pour la tragédie et droit / violence, grands espaces / urbanisation, femme pute / femme au foyer etc., pour le western. Elles imposent directement un certain nombre de figures (le palais, les larmes, la mort, les péripéties, l'amoureux éconduit, les monologues etc.; la frontier, le train, le duel, l'alcool, le partenaire incapable, grabataire, à peine pubère, noir ou alcoolique, les plans panoramiques etc.). A l'ouverture de chaque western, la question de la nature et de la civilisation est posée; elle le restera jusqu'à la dernière scène -- et après : nulle lecture ne pouvant se libérer entièrement de ce cadre dialectique. Le genre veut ça.

Pour autant, si la question initiale a la forme d'une alternative un peu raide, les (bons) westerns ne la traitent pas, en général, sous cette forme binaire. Leur monde, loin de s'organiser massivement autour d'un affrontement manichéen, se compose, au contraire, de mille scènes de négociation, de croisées et d'échanges subtils des valeurs et des significations. Non pas que tout se mêle en un relativisme vaseux : les situations conservent leur urgence, n'en rabattent jamais sur leur grandeur dramatique mais, à la fin, la leçon, quoique ferme, est toujours ambiguë. Le western est un genre sceptique et convaincu : il est dans l'ombre des monuments qu'il parcoure, toujours dans l'après de la légende qu'il raconte, à la fois timide et curieux, respectueux et mélancolique. Une caméra face un colt.

C'est sûrement la conjonction historique particulière du western qui explique ce scepticisme : le premier western The Great Train Robbery (en 1903) apparaît moins de quarante ans après un des termes symboliques de la Conquête de l'Ouest, l'achèvement de la première ligne transcontinentale au Golden Pike, en 1869. Le western est un genre qui vient témoigner de ce qui vient de s'achever. Il n'investit pas un passé légendaire, infiniment reculé mais une séquence tout juste finie de l'histoire. Genre nécrologique plutôt que mythique donc. Ce qu'il conserve du mythe, c'est par le traitement fictionnel qu'il applique à son sujet qu'il l'acquiert : l'Histoire est toujours mise en scène, polie et organisée en vue d'un divertissement, transformée en cinéma; le western navigue entre la légende (par la créativité de la forme) et les faits (par ses scrupules vis-à-vis la matière). Genre testamentaire à cet égard, à la fois recueilli et précis. 

Que la Californie ait été à la fois l'horizon géographique de l'Ouest et le lieu de production de la plupart des westerns illustre la situation particulière du genre : le western est un cinéma hanté par des fantômes familiers. Il ne s'agit pas de commenter le passé, d'en donner une méta-interprétation (Altman, Penn, Peckinpah et les Italiens s'en chargeront) mais de rapporter sa clôture et de se recueillir sur son passage. D'une certaine manière donc, l'alternative entre la civilisation et la nature est toujours déjà réglée : l'Ouest a été civilisé (on y tourne des films) ; mais l'on s'interrogera sur ce qui reste des grands espaces, sur le coût de leur perte; on fera parler les cadavres qui reposent sous les studios. On réactivera ainsi l'immense question de la civilisation pour des besoins d'inventaire. D'où ce souci commun à tous les Ford, Walsh, King, Vidor, Ray d'honorer le passé de l'Ouest sauvage sans pour autant l'abandonner à l'hagiographie ou au manichéisme. D'où leurs scrupules de notaire quand ils inspectent l'âme des cowboys, leurs raffinements jésuites, à la fois cérémonieux et méthodiques, quand ils rappellent le spectre de Doc Holliday. C'est à la fois sans nuance et terriblement tatillon.

Temps de l'héritage donc mais pas seulement. Car, la vocation historique du western est compliquée par sa forme cinématographique. Tout un peuple appréhende son histoire à travers ce genre : la Conquête de l'Ouest au cinéma est un processus d'unification du territoire américain au présent, c'est-à-dire dès après la guerre, au moment de la venue au monde des Etats-Unis. Or, si l'image cinématographique, davantage que tout autre support, met devant la vue, elle trace à ses contours une frontière radicale, ontologique, entre la représentation et celui qui la contemple (on y reviendra). L'histoire américaine, le Western, est ainsi traversée par un noli me tangere, un désir de proximité attisé et frustré. A la temporalité de l'héritage propre au genre s'ajoute donc une clive existentielle de son sujet, appelé à rassembler ceux à qui il s'offre mais morphologiquement incapable d'opérer ce rassemblement. Clive que nul monument, nulle commémoration ne vient atténuer car le cinéma exerce un empire exclusif sur l'expérience de l'Ouest sauvage. De là, dans les films, un double effort remarquable visant, d'une part, à faire participer par les émotions le spectateur à l'histoire représentée -- importance du spectaculaire et du pathos --, et d'autre part, à rendre exactement la vérité du temps évoqué -- souci réaliste et du point de détail dont Leone fera l'hyperbole. Ce double effort n'est certes pas propre au western. Seul ce genre cependant fait de l'harmonie de ces deux ambitions une raison d'être à la fois esthétique et historico-éthique. Chaque caméra s'imagine colt ; ses images se rêvent bullets, impact de l'affect et poids ontique du fait.

My Darling Clementine (1946) de J. Ford est considéré comme un classique du genre. Il met en scène la lutte entre les frères Earps et la famille Clanton, en 1881 à Tombstone, lutte qui se terminera par le combat à OK Corral. Wyatt Earp, le personnage principal incarné par Henri Fonda, a réellement existé. Il est mort en 1929, soit à peine plus de 15 ans avant la sortie du film de Ford. Tout dans ce film est marqué par l'opposition entre nature et civilisation. La famille Clanton est présentée comme une meute primitive : c'est un groupe de mâles (significativement la mère est absente) sur lequel le père règne par la terreur et les coups. Ce sont des hors-la-lois, à la fois voleurs et assassins. Les Earps sont, au contraire, tout en élégance et civilité. Wyatt s'éprend d'une jeune bostonienne. Lui et ses frères représentent la loi : Wyatt est shérif, ses frères sont adjoints. Enfin, le film dans son entier est marqué par le processus de civilisation : la construction d'une église scande les grands moments de l'histoire (arrivée de Clémentine, fin du film).

La mise en scène accentue encore l'antagonisme en présentant, en général, les Clantons soit en arrière-plan (effet de meute traquée), soit en plans très serrés comme si la caméra tentait de les débusquer, malgré leur recroquevillement. Les Clantons semblent fuir la lumière et le cadre. Ils se méfient du cinéma. L'une des premières images du film annonce l'entreprise léonienne d'une entomologie du grotesque.


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A l'inverse, Wyatt Earp occupe pleinement le cadre, il prend la lumière parfaitement. Loin de la prudence troglodyte des Clatons, il trouve des poses ingénieuses et risquées qu'il tient avec aisance. C'est lui qui organise la scène et détermine les angles de vue. La séquence dans le bar est, de ce point de vue, exemplaire : l'ensemble des perspectives trouvent leur origine en Henri Fonda (de dos). Le personnage de Earp, moteur de l'Histoire, est conjointement l'auteur de sa représentation, à la fois héros, cinéaste et historiographe. A travers Earp, cinéma et Histoire s'identifient l'un à l'autre. 

 

  afdtalouestwyatt-copie-2.jpg


Le classicisme de My Darling Clementine tient globalement à cette série d'oppositions (cinématographiques et thématiques) et à la structure générale du récit (la pacification de Tombstone). La leçon serait, à s'en tenir là, sans obscurité, pleine et circulaire : le processus de civilisation est entièrement positif; il est solidaire de sa mise en scène et de son partage. La conquête de l'Ouest n'est qu'à la condition de sa représentation cinématographique et le cinéma n'est qu'à la condition de la conquête de l'Ouest. L'élimination du clan Clanton, à la fois reste barbare et point aveugle de la caméra, permet le fonctionnement autotélique du western, du western comme mythe. 

Mais, le western, même le premier western fordien, n'est pas une entreprise mythique. Le jeu entre civilisation et nature est perturbé par une série de figures auxquelles il est impossible d'assigner une position nette. Davantage : ces figures redistribuent les valeurs, nuancent les significations et, à l'intérieur du cadre manichéen de l'histoire, elles introduisent un facteur de complexité et de doute qui dégrade radicalement l'univocité apparente de la leçon.

Par Kaptipham
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Mardi 14 août 2007

Pour l'été, on pourrait faire une liste amusante de résonances : Shani, Fanny, Aline, Isis. Qu'elles soint merdées ou non, le bruit du "i" persiste dans chacune de ces histoires; dois-je y trouver l'ordre que les faits me refusent ? Se cache-t-elle là la ressemblance improbable de mes amourettes estivales ? 

On objectera qu'à chercher des points communs, d'autres, plus probants, s'offrent à l'analyste sourcilleux : nulle blonde ici mais des Bac +, un lien certain avec les arts (ciné, théâtre ou littérature) etc... Mais, l'enseignement qui se dégagerait alors de cet exercice serait quasi-nul, naviguant quelque part entre les plus plates évidences sociologiques et les maximes fulgurantes qu'on trouve au bout des quizs estivaux de Biba. La vérité que je cherche se satisferait, à la limite, d'une ressemblance entre tous leurs regards (couleur de la pupille, éclat de l'iris) car je sais l'importance de ce lieu, pour moi. Mais, là, rien ne les rassemble, à première vue. Un roman seul (ou une psychanalyse) viendrait à bout du lien secret et minuscule qui les y réunit, s'il existe.

En attendant, le son "i" se présente comme une entrée possible à l'ordre cryptique de mes désirs. Il semble plus accessible que la fractalisation d'un fantasme s'incarnant en un point de détail physique (les yeux donc ou les seins, le cul, les mains) et, comme il ne relève ni d'un cadre idéologique sociologisant ni d'une carte du Tendre plus ou moins actualisée qui en préempteraient les significations, son mystère demeure entier, offert à la curiosité et à l'investigation. Son retour semble si hasardeux, intégralement reçu de l'arbitraire de la langue, qu'on a envie, par jeu, désinvolture et véritable inquiétude, de s'y investir. Plus déterminé, on douterait des raisons de notre attention. Mais, l'énigme est là, gratuite donc objective.

Avec l'une d'entre elles, je m'étais amusé un jour à un jeu qui consistait à n'utiliser aucun mot comportant la voyelle "i". C'était un concours idiot, pour passer le temps, mais que j'introduisais par une théorie vague et personnelle qui mêlait sans rigueur synesthésie poétique et psychanalyse. Son prénom et le mien, affectés par ce défi oulipien, donnaient à notre jeu un plaisir un peu pervers. Pour moi, cette élimination systématique avait un autre poids encore, puisque Patrick, Brigitte, Anaïs, Camille, Matthis nomment, dans le désordre, père, mère, frères et soeurs et ce, en une liste complète. Mon nom de famille ne s'exempte pas non plus de l'assonance. Notre chatte s'appelle Niko.

La question, doublement rimbaldienne, était, grosso modo : pouvions-nous changer la vie (notre vie) en supprimant les mots en "i". Nos prénoms donc mais aussi les mots où il est silencieux comme, par exemple, "toi", "moi" (nous parlerons de nous) qui compliquaient l'exercice. Ce n'était qu'un jeu sur la langue mais, par maints détours, à force de colgadas biscornues, n'y-avait-il pas une chance, petite et étrange, de changer notre représentation du monde, de changer le monde tel qu'il nous apparaissait et tel qu'il est ? Si, plutôt que de dire "Je t'aime", il fallait en passer, pour dire le sentiment, par "Je t'adore" et si, plutôt que de rêver d'yeux (d'iris et de pupilles), nous étions sommés de nous abandonner à un beau nez (à un doux ventre, une superbe jambe), ne serait-ce pas le sentiment lui-même qu'au bout du compte, nous parviendrions à modifier ? Un pan entier de l'existence pourrait disparaître, peut-être celui-là précisément du "sang craché, [du] rire des lèvres belles / Dans la colère ou les ivresses pénitentes" et se reconfigurer, ailleurs, différemment, à l'aide d'autres atomes vocaliques.

Ce n'était qu'un jeu sur la langue, le temps d'un après-midi vide. Cet été, le retour systématique du "i" est frappant, poussant parfois sa mécanique de répétition jusqu'à la caricature (Shani faute de Fanny, recomposée en Aline ?). Je sais que je rêvasse souvent autour du prénom de l'aimée, le psalmodiant quelquefois pour en savourer les sonorités et, pensai-je, y découvrir les raisons de son unicité. Aujourd'hui cependant, la série me suggère qu'en fait de singularité, cela soit les correspondances qui m'occupent, le retour de l'identique. Serai-je hanté par une immuable musique (pourpre ?), entêté d'un air connu dont le nom véritable et définitif m'échapperait (il y a un "i" dedans). Et si je chantais, pour moi-même, vos prénoms en "i", n'était-ce pas plutôt qu'un psaume amoureux par désir pour mon unique fétiche ?

Mais, ces résonances sont-elles seulement personnelles ? Vont-elles au delà d'un attachement intime pour une lettre, un son, attachement que nourriraient, obscurément, le désir narcissique d'une complicité avec ma langue et mon histoire encodée à travers le retour d'un symbole distingué arbitrairement ? Je ne suis pas barré au point de donner à la lettre "i" une puissance indépendante de ma psyché; si je ne poursuis pas le thème familial, pourtant probablement opérant, ce n'est pas par croyance aveugle en une magie individuelle de l'alphabet dont s'absenterait tout déterminisme psychanalytique mais par timidité ou vergogne, tout simplement. Fétiche, très certainement, et encore inventé le temps d'un texte et d'une coïncidence de rencontres. Tout cela, je ne le conteste pas.

Pourtant, évoquant le jeu qui m'occupa un après-midi avec l'une d'entre elles, j'imaginai qu'à supprimer tout "i" de notre langue, on pouvait, peut-être, changer la vie. Le poème de Rimbaud solde cette question, en ne s'embarrassant pas des postulats préalables, pour reconnaître aux voyelles quelque chose comme une essence en soi, un pouvoir qui n'est pas seulement d'évocation me semble-t-il. Il est difficile de réduire le sonnet à un jeu d'écriture poétique entièrement consacré à l'image commune (ou à la valeur chromatique théorique) des voyelles et aux compositions que l'art poétique peut tirer de leurs accords et désaccords. Au fond, la théorie synesthésiste y est faible surtout si l'on considère que ce n'est pas la qualité sonore des voyelles qui explique les différentes métaphores mais leur graphie ("A" est noir parce qu'il dessine, à l'endroit, une mouche à merde de face et, à l'envers, le sexe de la femme, le "golfe d'ombre"), parfois même, spécifiquement, la manière dont Rimbaud les calligraphie ("E" qu'il écrit comme l'epsilon grec) . Autrement dit, ce qui est remarquable dans le poème de Rimbaud, c'est surtout la souveraineté avec laquelle il attache une couleur aux voyelles et, au bout du compte, l'hypothèse que ces rapprochements arbitraires permettent d'articuler à nouveaux frais, son rapport au réel (comme il l'expliquera dans "Alchimie du Verbe"). La création poétique est le pari d'une souveraineté du poète sur la langue, souveraineté qui ne s'encombre pas de raisons universelles ou de transcendance cosmique mais qui pourtant conserve un pouvoir révolutionnaire. Ce qui justifie ce potentiel de renouvellement n'est rien d'autre finalement que la conviction d'un lien entre l'alphabet et celui qui en use, conviction qui libère une initiative politico-poétique possible. En ce sens, que ce poème soit d'abord un texte amoureux, le portrait érotique d'une femme comme le suggérait l'analyse de Faurisson, n'est pas indifférent : l'alphabet est un lieu qu'aménage la sensibilité du sujet, où se laisse lire son histoire personnelle et se découvre l'image de ses amours particulières. L'alphabet est toujours un alphabet individuel, amoureux, érotique. A reconnaitre cette subjectivation des lettres communes, on émancipe l'alphabet de ses déterminations collectives, culturelles et on lui rend une forme d'autonomie puisqu'à travers lui, à travers ce pli singulier entre l'unique et l'universel, le sujet peut inventer seul la langue par laquelle tous communiquent. Rimbaud dira dans "Alchimie du Verbe" qu'il a "inventé la couleur des voyelles". Il n'aura pas tort.

Ainsi, mon "i" est-il en effet "pourpres, sang craché, rire des lèvres belles dans la colère ou les ivresses pénitentes" c'est-à-dire ce qui ne m'appartient pas et lie le monde à l'alphabet, directement. Mais il est encore le ciel de cet été, l'engorgement de nos regards à la terrasse des cafés parisiens, la cacophonie de vos voix mêlées, la foule des ombres familiales et la somme de mes idylles à venir, éclats de "i" que je suis seul à posséder. Entre ces deux affectations, l'universelle et l'intime, il serait vain de tracer une frontière trop sévère, soulignant la valeur de représentation collective de la première et l'ancrage psychique de la seconde. Seul importe le passage de l'une à l'autre, passage qui fait que tout "i" solitairement médité, égoïstement goûté bouleverse aussitôt et totalement l'alphabet du monde. Je ne construis donc pas tout à fait seul ma série vocalique amoureuse : lui accordant un pouvoir sensible, la lettre s'autonomise et finit par déterminer en amont non plus seulement ma représentation du monde mais le monde tel qu'il est, Maïa. Au fur à mesure que s'écrit ma vie, le sens de vos prénoms change et se charge de nouvelles musicalités.

 

Par Kaptipham
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