The Ghost and Mrs Muir, Joseph L. Mankiewicz (1947). A développer : un recul face à la mer.
La contenance
Je n'ai pas choisi cette image au hasard. J'ai hésité, longtemps (je dirai peut-être, plus tard, celles qui auraient pu avoir ma préférence). J'ignore si celui qui n'a pas eu le coeur brisé par ce film verra ce que j'y vois. Il faut s'attacher au visage de Gene Tierney (Lucy Muir) et garder dans un coin de l'oeil, pas davantage, le doux sourire de Rex Harrison (Cpt. Daniel Gregg, le fantôme). Ne pas faire circuler son regard de l'un à l'autre mais respecter la hiérarchie harmonieuse du plan, l'équilibre plein de son instant. La phrase même sera imparfaite car elle dira d'abord l'un puis l'autre quand l'image nous les donne ensemble. Il faudrait un signe, au maximum, mais il n'existe pas; nous n'avons que l'image.
Le mot "consentement" peut-être ? Gene Tierney donne son accord, on le lit sans mal; visage fléchi, paupières baissées, le buste qui se tourne vers son interlocuteur, on entend le murmure d'un "yes" et le prénom qui suit assurément : "Yes, Daniel". Il manquera cependant au consentement la petite note résignée que l'image fait entendre et, surtout, l'impassible et souriant auditeur derrière, auquel ce "Yes" s'abandonne. Le "mot "abandon" alors ? Si Gene Tierney s'abandonne, c'est avec mesure. Son corps résiste au quart de tour de son visage, ses mains restent nouées devant elle et surtout rien ne s'effondre de sa belle sérénité soulignant à quel point l'intérieur tient, qu'il y ait eu ou non, comme c'est probable, un bris local, un pli douloureux quelque part au plus profond de sa poitrine. Et puis, s'abandonner à qui ? Il n'y aura pas de bras pour la recueillir. Le fantôme est trop loin, trop placide, ne répercutant rien d'un possible abandon. Cela encore se lit sans mal : Gene Tierney n'en attend pas le moindre secours. Sa trajectoire générale nous l'indique : Lucy consentira et puis, sortira à la gauche du capitaine, l'esquivant. C'est un ballet compliqué entre une présence modeste et une absence sûre d'elle-même, la première prenant d'infinies précautions pour ne pas révéler l'évanescence de la seconde. A ce point d'immatérialité des corps et d'écarts tenus, on dirait un code de politesse à peine incarné, si peu incarné qu'il peut valoir comme pur code. Aussi, nul faux-pas à attendre, nul pathétique soudain; sur cette scène restreinte, l'abandon est impossible; il sera, quoi qu'il arrive, contenu.
La contre-histoire
L'histoire de The Ghost and Mrs Muir tient en deux lignes : une jeune veuve, accompagnée de sa fille, Anna (Nathalie Wood), et d'une domestique pétulante, Martha (Edna Best), quitte Londres et emménage sur la côte anglaise dans une maison hantée par un ancien marin, le Cpt. Daniel Gregg. C'est l'histoire d'une cohabitation entre une veuve et un fantôme. Un tel récit n'appartient à aucun genre en particulier : film d'épouvante, comédie sentimentale ou drame ? Gene Tierney croyait d'abord avoir signé pour une screwball comedy, genre girouette mis à la mode par Carole Lombard et dans lequel excellaient Lubitsch, McCarey ou Hawks. Pourtant même à cette catégorie, qui en est à peine une, le film correspond mal : Mankiewicz le signala à son actrice, lui demandant de dramatiser son jeu et de quitter la légèreté enjouée propre au screwball. Les premières scènes furent refilmées.
Aucun genre donc et peut-être même aucune histoire véritable car le propre de ce film est de résister à son histoire, d'engager tout l'effort de sa mise en scène à différer le cours de son récit. Il y a, de Lucy à Daniel, un chemin d'accomplissement évident : terminer le dessin du veuvage, de veuve devenir fantôme, laisser la part disparue occuper l'être entier, s'accomplir dans son objet en s'y consommant totalement. Une entéléchie du néant donc que tracerait l'histoire d'amour entre Lucy et Daniel, à la manière, par exemple, de Vertigo ou de la passion de Pyrrhus pour Andromaque (et mieux encore, d'Andromaque pour Hector). Or, de ce mouvement naturel, le film de Mankiewicz ne fait rien sinon un argument général, une direction abstraite. Car ce qui occupe exclusivement la caméra, c'est la grâce du retardement, l'écart infime qui maintient Lucy et Daniel à distance, ses beautés, son importance et ses ressources. D'une certaine manière, le film ne porte que sur le sursaut de l'être au contact de la mort, qui n'est pas un grand bond mais à peine un frisson, un tremblement de l'épiderme juste suffisant pour dire qu'il reste un peu d'espace, de quoi ménager une onde et épuiser une énergie. Voilà, The Ghost And Mrs. Muir est tout entier consacré à cette énergie de la vie quand elle repose dans les bras de la mort, à une vitalité désespérée.
Le Neutre
Barthes, dans Le Neutre : "Pasolini, dans un poème, dit qu’il ne lui reste plus que cela : « une vitalité désespérée ». La vitalité désespérée, c’est la haine de la mort. Qu’est-ce donc qui sépare le retrait loin des arrogances, de la mort haïe ? C’est cette distance difficile, incroyablement forte et presque impensable, que j’appelle le Neutre, le second Neutre. Sa forme essentielle est en définitive une protestation : elle consiste à dire : il m’importe peu de savoir si Dieu existe ou non ; mais ce que je sais et que je saurai jusqu’au bout, c’est qu’il n’aurait pas dû créer en même temps l’amour et la mort. Le Neutre c’est ce Non irréductible : un Non comme suspendu devant les endurcissements de la foi et de la certitude et incorruptible par l’une et par l’autre."
Vitalité désespérée : lorsque Barthes prononce en 1977 au Collège de France ces phrases, il est encore marqué par le décès de sa mère. Il n'entend donc pas désigner par là la dernière résistance (animale) face à la mort mais ce qui reste de la vie au point de son dénudement le plus complet, alors que la mort même paraît désirable et le deuil précieux : l'écart entre "le retrait loin des arrogances" et "la mort haïe", la nuance -- un "non" de distinction -- entre l'amour et la mort qui vont pourtant ensemble. Cet écart est précisément celui qui occupe The Ghost And Mrs Muir et que porte, presque seule, Gene Tierney. Il est certes difficile de trouver de la haine dans la vitalité désespérée de Lucy mais, à considérer sa résistance incompréhensible face aux appels du néant, il faut bien supposer un blocage, une forme d'entêtement contre la mort, peut-être en effet de haine de la mort -- qui serait alors sous-entendue tout au long du film, comme un postulat secret (que, paradoxalement, il reviendra au fantôme d'exprimer). L'essentiel est que, de ce "non" qui sépare, Barthes nous dise le suspens, son dédain des oppositions crues (la "foi", un avant et un après) ou sues ("la certitude" médico-légale) de la vie et de la mort. Surtout, il lui donne un nom (à ce non) : Le Neutre. Or, nul mot ne décrit mieux le visage de Gene Tierney -- un visage difficile, incroyablement fort et presque impensable.
Le Neutre : un différer intangible du Néant, un noeud entre l'absence et la présence. Dans ce film hors-genre, la quasi-fadeur du visage de Gene Tierney l'incarne. Qu'on me comprenne bien : le miracle de ce visage, c'est de suspendre ce qu'il y a de sinistre dans la mélancolie, la tristesse ou la mort; c'est de tenir, malgré la robe de deuil, malgré les échecs de la vie, malgré le pathétique de la retraite, une indifférence élégante, la possibilité vraie d'un sourire qui ne soit pas contrit, une ironie curieuse ou un désir d'initiative et d'expérience sans que jamais ces éclats de vitalité n'apparaissent comme arguments d'un jeu dialectique avec la mort. L'inverse est vrai également : nulle part, sur ce visage, la peine, le renoncement et la disparition jouent un rôle d'antithèses morbides à la vie. Le visage de Gene Tierney, et le film autour, suspendent la négativité de la mort.
Pour preuve : le spectateur souhaite-t-il à aucun moment que la vie l'emporte ? Rêve-t-il de voir Lucy quitter son exil au bord de la mer et regagner notre agitation commune ? Est-il heureux ou malheureux de sa (charmante) rencontre avec Georges Sanders ? Peut-il vraiment dire que l'image ci-dessus est triste ? La difficulté de répondre à ces questions revient largement à Mankiewicz et au scénario : le cinéaste a l'intelligence de ne pas positionner sa caméra (dans un genre, dans une dialectique de l'image etc.) et de favoriser l'indétermination générale des valeurs issue de l'histoire et des personnages, notamment de tenir ce paradoxe inouï qui fait du spectre un apôtre de vie et de tumulte face aux hésitations tranquilles de la veuve. Car le fantôme : un marin ! Ivre de vie, de mots éclatants, d'aventures et de jurons, de pays et de mondes. "How you'd have loved the North Cape and the fjords and the midnight sun, to sail across the reef at Barbados where the blue water turns to green, to the Falklands where a southerly gale rips the whole sea white!" dit-il en s'effaçant dans la nuit à Lucy qui dort. Le film, de ce point de vue, est une croix : la vitalité d'un mort rencontre le désespoir d'une vivante, un fantôme plus lourd que mille existences se lie à une existence plus légère que la caresse d'un spectre. C'est le fantome qui dit : "You must make your own life amongst the living and, whether you meet fair winds or foul, find your own way to harbor in the end". Naturellement, cet échange inattendu des positions de part et d'autre de la vie et de la mort n'apparaît pas, dans ce film du suspens, sous la forme simple d'une inversion caricaturale des valeurs : c'est un accent ici, une suggestion là, les arguments prudents d'un dialogue entre deux sceptiques attentifs à la sensibilité de l'autre. A ce titre, la résistance perplexe de Lucy qui s'écrie : "It's no crime to be alive !" et la pédagogie souple de Daniel qui lui répond "No, my dear, sometimes it's a great inconvenience. The living can be hurt." sont exemplaires d'une retenue partagée des deux interlocuteurs quant à la question qui les occupe, "N'allons pas jusqu'à faire de la vie un crime" disent-ils, "Résistons cependant à la considérer comme simplement bonne". Sur la croix de la vie et de la mort, ils se tiennent tous deux au plus près de l'intersection, au point où tout se neutralise. Ce point est imprécis, mouvant, confus, aussi fluide que la mer dont il est parfaitement impossible de dire, malgré l'insistance de Mankiewicz à en filmer les humeurs, si elle vaut pour énergie exaltante et tonitruante de la vie ou pour gouffre d'atemporalité et d'infini, pour mort donc.
Le visage de l'actrice
Pourtant, la neutralité orchestrée par la mise en scène de Mankiewicz ne serait rien sans celle portée par le visage de Gene Tierney. C'est là que s'apaisent les passions mortifères, c'est là que se réconcilient joie et mélancolie, que s'amortissent les coups du sort et se régénèrent les paroles tranquilles : le lieu du Neutre, exactement. On dira : c'est une figure ciselée de l'impassibilité que troue un regard clair et attentif. On dira : c'est un visage de marbre blanc, ombré par l'obscurité totale d'une belle chevelure. On dira surtout : c'est une surface solide qu'ondent des émotions millimétrées -- la ligne frissonne, nous regarde. L'image de nouveau : son visage paraît si peu affecté qu'on pourrait croire qu'elle dort et pourtant, de son léger infléchissement, d'une ombre dans le cou, de l'entrebâillement des paupières et de l'angle infinitésimal pris par les lèvres naît l'idée mêlée -- un désir -- de consentement, d'abandon et de douceur. Deleuze voulait voir dans l'image d'une pendule, série de "micro-mouvements" des aiguilles sur "le suspens impassible" du cadran, une définition exacte du visage au cinéma, de l'image-affection (et donc du gros-plan). Celui de Gene Tierney incarne, plus que nul autre je crois, cette réceptivité immobile de l'affect qu'anime et concentre un frisson invisible mais en un sens si extrême que la typologie deleuzienne autour de l'image-affection ne convient plus tout à fait : car il y est impossible de discerner l'aiguille du cadran, la série intensive des émotions de la série réceptive délimitée par les lignes du visage. Il y a des visages qui se figent et puis s'émeuvent (celui de Fanny Ardant, par exemple, évoqué ici), d'autres dont les lignes s'animent selon un jeu de lumière ou de blancheur (celui Marlène Dietrich, évoqué par Deleuze). Celui de Gene Tierney est une immobilité émouvante : le suspens lui-même est agité de micro-mouvements, les micro-mouvements sont suspendus. Pour preuve, cet autre snapshot, que j'ai hésité à choisir pour introduire ce texte. Lucy vient de découvrir que son amant, Miles Fairley (Georges Sanders), était marié et père de deux enfants, confirmant la mise en garde de Daniel Gregg ("The living can be hurt"). Dans ce moment catastrophe, le visage terriblement statique de Lucy pourrait dire le temps immobile propre à la stupeur (wonder ou peur) que Deleuze associe à la réceptivité de l'affect mais c'est justement l'inverse qu'il exprime : son extrême fixité ne trahit aucun abattement, semble au contraire désamorcer en sa placidité le coup émotionnel, le nullifier; elle annonce la décision, voire une forme de rebond. L'immobilité est un vecteur actif (un désir, dans la terminologie de Deleuze). Le visage de Gene Tierney dit l'émoi à travers sa vibrante impassibilité, est efficace par neutralisation. Gene Tierney s'éloigne et sur son passage un homme se retroune.
Deleuze ne se préoccupe guère, dans L'Image-mouvement, des acteurs : ce qui l'intéresse de l'art cinématographique est le processus de ses représentations propres. Sous la mise en scène, en avant de l'image donc, il n'y a rien : l'approche phénoménologique du cinéma unifiant le film et le réel autour d'une articulation de l'espace et du temps fait disparaître le corps intermédiaire des acteurs qui, d'une certaine manière, est d'un autre lieu et d'un autre moment que le film, insaisissable en sa sémiologie. Le cinéma de Deleuze est un cinéma de réalisateurs. Dire le visage de Gene Tierney, en dehors des dispositifs particuliers de telle mise en scène, est donc un peu absurde puisqu'il s'agirait d'exprimer ce qui se maintient sous l'image, malgré l'image, contre le film même (quand nous n'avons que ça à notre disposition). On devrait se limiter à relever le jeu de transparence lumineuse qui, du visage de Lucy à l'éclairage de la chambre dans son dos isole et marginalise le fantôme (dans la première image) et l'effet d'invisibilité, plus ou moins identique, qui, au sortir de la maison de Miles Fairley, reliant par faiblesse et similarité de contrastes sa tenue claire et le porche derrière, paraît la dissoudre dans le décor -- la spectraliser (deuxième image). Il faudrait surtout ne pas aller au-delà du faible nombre de gros-plans de son visage et du sens construit par les découpages d'ombres et de lumière, l'un et l'autre nous diraient alors combien le film s'attache à ne pas se confronter à l'émotionalité brute du personnage de Lucy, l'impliquant toujours dans le monde et saisissant par lumière pleine la distinction très nette de ses traits quand il s'agit de dire sa mondanité active ou assombrissant et étiolant sa figure dès que la vie reflue et que le capitaine Gregg apparaît. Il faudrait enfin rapporter tout cela à Mankiewicz et ignorer Gene Tierney.
Cette approche comble les questions de surface mais laisse intact la mélancolie que ce film suscite en nous, un trouble profond que nulle plénitude de l’illusion n’explique correctement. Genet estimait que le cadre idéal de la représentation théâtrale était les alentours d’un four crématoire de manière à marquer l’affinité entre la représentation et le néant. Un peu de la même façon, l’efficace singulière du film de Mankiewicz provient d’une forme de rencontre entre le spectacle cinématographique de l’absence et l’absence elle-même. Ou encore : The Ghost and Mrs. Muir ne serait qu’une représentation sans effets, à la fois habile et fade, si, par moments, l’image de l’absence n’était pas traversée par la réalité de l’absence, si au cœur de l’illusion de l’absence n’apparaissait un soupçon, une inquiétude bien réelle de néant. Cette rencontre n’est pas affaire de grammaire cinématographique, de trame esthétique ou d’ordre des réflexions – elle a son lieu en deçà de l’image, là où celle-ci se neutralise comme signe et comme chose, là où la représentation se noue au réel – à savoir, précisément, le domaine de l’acteur.
Gene Tierney et les signes
Elle ne sait pas que nous sommes là. Elle n'a pas cillé à notre arrivée. Elle se tient, immobile et silencieuse, face au portrait. Si nous avons de la chance, c'est elle que le tableau représente ; parfois, il s'agira du visage sombre d'une marâtre possédée. Ici, le Capitaine Gregg lui fait face. De film en film, le même fantasme se répète : Gene Tierney regarde un tableau. Quelques secondes, un plan à peine appesanti mais toujours suffisamment pour qu'un dialogue s'esquisse, de la toile à l'actrice. Quelques secondes parfois moins, parfois rien, mais si dégagées du moment (récit et temps) qu'elles abandonnent le spectateur à son propre regard, l'exilent, lui donnent un léger sentiment d'intrusion. Qu'y-t-il donc sur cette toile qu'elle nous dédaigne soudain ? Dans cette scène, le sujet représenté importe peu en vérité; le dédain seul est essentiel : Gene Tierney regarde un tableau et, le long de ce regard, échappe à la caméra, au film, à l'image même -- au spectateur surtout, qui reste seul, quelques secondes, parfois moins, parfois rien, face à un signe cinématographique qui lui dit : " Va voir ailleurs si j'y suis".
Dana Andrews dans Laura ( Preminger, 1944)C'est une figure de l'évanouissement qui n'appartient qu'à Gene Tierney : sa présence cinématographique repose sur une absence, un moment où elle disparaît, s'évade de l'image, imprime la pellicule en s'en effaçant. Le tableau est un point de fuite, ce qui déclenche le mouvement de recul qui, de signe (le film) en signe (la toile), nous dépossède de l'actrice. Cette scène est toujours initiale : Gene Tierney n'apparaît jamais que distraite, c'est-à-dire : détachée, dérobée, kidnappée (le tableau est un piège). C'est en ce sens que Laura (Preminger, 1944) est le film le plus marquant de la carrière cinématographique de Gene Tierney : il formalise avec une rigueur extraordinaire la structure de l'évanouissement par laquelle, seule, se définit l'apparaître de l'actrice -- dès la première image (le portrait de Laura) et les premières paroles : "I shall never forget the week-end Laura died". L'acte de naissance cinématographique de Gene Tierney commence par l'annonce de sa disparition. Laura n'est présente, dans la première moitié du film, qu'à travers son portrait et quelques flashbacks. Le tableau occupe activement sa place actancielle (l'amour du détective McPherson, joué par Dana Andrews). Laura n'apparaît jamais qu'en retard par rapport à son portrait, toujours dévancée par sa propre représentation. C'est Dana Andrews qui se retrouve face au portrait (de manière significative, Gene Tierney ne lui jette pas un regard) : le portrait est le vecteur (amoureux) d'un approfondissement de son obsession fétiche, l'acte de rédemption par le signe (le vide) du fantasme machiste de la femme-objet (la femme est "doll" ou "dame" pour le flic). A son retour, Laura se love dans l'amour de McPherson poursuivant le désir initié par le portrait : la réussite inouïe de Gene Tierney est donc ne jamais valoir plus que de la toile, de devenir simple pouvoir d'évocation d'elle-même, pur signifiant; son jeu est un exercice d'évacuation de l'être (une ascèce), un effort d'évanouissement du soi.
Dragonwyck, (Mankiewicz, 1946)Le dispositif apparaît encore dans Dragonwyck (Mankiewicz, 1946, le portrait de l'aieüle Azile) et bien sûr, The Ghost and Ms. Muir (le portrait du Capitain Gregg). Gene Tierney est toujours en arrière de son signifiant (ou au-dessus : Heaven Can Wait, Lubitsch, 1943). De là vient sa discrétion, son air d'humilité et son infinie délicatesse. Gene Tierney a l'extrême politesse des retardataires. De là encore, son détachement et cette légère distraction : Gene Tierney n'est jamais tout à fait dans le film; cédant au signifiant une forme de préséance, elle dévalorise sa propre présence, devient transparente à la représentation. Sous le regard étonné du spectateur, elle se dématérialise, elle s'évanouit.