Mardi 14 août 2007 2 14 /08 /Août /2007 11:56

Pour l'été, on pourrait faire une liste amusante de résonances : Shani, Fanny, Aline, Isis. Qu'elles soint merdées ou non, le bruit du "i" persiste dans chacune de ces histoires; dois-je y trouver l'ordre que les faits me refusent ? Se cache-t-elle là la ressemblance improbable de mes amourettes estivales ? 

On objectera qu'à chercher des points communs, d'autres, plus probants, s'offrent à l'analyste sourcilleux : nulle blonde ici mais des Bac +, un lien certain avec les arts (ciné, théâtre ou littérature) etc... Mais, l'enseignement qui se dégagerait alors de cet exercice serait quasi-nul, naviguant quelque part entre les plus plates évidences sociologiques et les maximes fulgurantes qu'on trouve au bout des quizs estivaux de Biba. La vérité que je cherche se satisferait, à la limite, d'une ressemblance entre tous leurs regards (couleur de la pupille, éclat de l'iris) car je sais l'importance de ce lieu, pour moi. Mais, là, rien ne les rassemble, à première vue. Un roman seul (ou une psychanalyse) viendrait à bout du lien secret et minuscule qui les y réunit, s'il existe.

En attendant, le son "i" se présente comme une entrée possible à l'ordre cryptique de mes désirs. Il semble plus accessible que la fractalisation d'un fantasme s'incarnant en un point de détail physique (les yeux donc ou les seins, le cul, les mains) et, comme il ne relève ni d'un cadre idéologique sociologisant ni d'une carte du Tendre plus ou moins actualisée qui en préempteraient les significations, son mystère demeure entier, offert à la curiosité et à l'investigation. Son retour semble si hasardeux, intégralement reçu de l'arbitraire de la langue, qu'on a envie, par jeu, désinvolture et véritable inquiétude, de s'y investir. Plus déterminé, on douterait des raisons de notre attention. Mais, l'énigme est là, gratuite donc objective.

Avec l'une d'entre elles, je m'étais amusé un jour à un jeu qui consistait à n'utiliser aucun mot comportant la voyelle "i". C'était un concours idiot, pour passer le temps, mais que j'introduisais par une théorie vague et personnelle qui mêlait sans rigueur synesthésie poétique et psychanalyse. Son prénom et le mien, affectés par ce défi oulipien, donnaient à notre jeu un plaisir un peu pervers. Pour moi, cette élimination systématique avait un autre poids encore, puisque Patrick, Brigitte, Anaïs, Camille, Matthis nomment, dans le désordre, père, mère, frères et soeurs et ce, en une liste complète. Mon nom de famille ne s'exempte pas non plus de l'assonance. Notre chatte s'appelle Niko.

La question, doublement rimbaldienne, était, grosso modo : pouvions-nous changer la vie (notre vie) en supprimant les mots en "i". Nos prénoms donc mais aussi les mots où il est silencieux comme, par exemple, "toi", "moi" (nous parlerons de nous) qui compliquaient l'exercice. Ce n'était qu'un jeu sur la langue mais, par maints détours, à force de colgadas biscornues, n'y-avait-il pas une chance, petite et étrange, de changer notre représentation du monde, de changer le monde tel qu'il nous apparaissait et tel qu'il est ? Si, plutôt que de dire "Je t'aime", il fallait en passer, pour dire le sentiment, par "Je t'adore" et si, plutôt que de rêver d'yeux (d'iris et de pupilles), nous étions sommés de nous abandonner à un beau nez (à un doux ventre, une superbe jambe), ne serait-ce pas le sentiment lui-même qu'au bout du compte, nous parviendrions à modifier ? Un pan entier de l'existence pourrait disparaître, peut-être celui-là précisément du "sang craché, [du] rire des lèvres belles / Dans la colère ou les ivresses pénitentes" et se reconfigurer, ailleurs, différemment, à l'aide d'autres atomes vocaliques.

Ce n'était qu'un jeu sur la langue, le temps d'un après-midi vide. Cet été, le retour systématique du "i" est frappant, poussant parfois sa mécanique de répétition jusqu'à la caricature (Shani faute de Fanny, recomposée en Aline ?). Je sais que je rêvasse souvent autour du prénom de l'aimée, le psalmodiant quelquefois pour en savourer les sonorités et, pensai-je, y découvrir les raisons de son unicité. Aujourd'hui cependant, la série me suggère qu'en fait de singularité, cela soit les correspondances qui m'occupent, le retour de l'identique. Serai-je hanté par une immuable musique (pourpre ?), entêté d'un air connu dont le nom véritable et définitif m'échapperait (il y a un "i" dedans). Et si je chantais, pour moi-même, vos prénoms en "i", n'était-ce pas plutôt qu'un psaume amoureux par désir pour mon unique fétiche ?

Mais, ces résonances sont-elles seulement personnelles ? Vont-elles au delà d'un attachement intime pour une lettre, un son, attachement que nourriraient, obscurément, le désir narcissique d'une complicité avec ma langue et mon histoire encodée à travers le retour d'un symbole distingué arbitrairement ? Je ne suis pas barré au point de donner à la lettre "i" une puissance indépendante de ma psyché; si je ne poursuis pas le thème familial, pourtant probablement opérant, ce n'est pas par croyance aveugle en une magie individuelle de l'alphabet dont s'absenterait tout déterminisme psychanalytique mais par timidité ou vergogne, tout simplement. Fétiche, très certainement, et encore inventé le temps d'un texte et d'une coïncidence de rencontres. Tout cela, je ne le conteste pas.

Pourtant, évoquant le jeu qui m'occupa un après-midi avec l'une d'entre elles, j'imaginai qu'à supprimer tout "i" de notre langue, on pouvait, peut-être, changer la vie. Le poème de Rimbaud solde cette question, en ne s'embarrassant pas des postulats préalables, pour reconnaître aux voyelles quelque chose comme une essence en soi, un pouvoir qui n'est pas seulement d'évocation me semble-t-il. Il est difficile de réduire le sonnet à un jeu d'écriture poétique entièrement consacré à l'image commune (ou à la valeur chromatique théorique) des voyelles et aux compositions que l'art poétique peut tirer de leurs accords et désaccords. Au fond, la théorie synesthésiste y est faible surtout si l'on considère que ce n'est pas la qualité sonore des voyelles qui explique les différentes métaphores mais leur graphie ("A" est noir parce qu'il dessine, à l'endroit, une mouche à merde de face et, à l'envers, le sexe de la femme, le "golfe d'ombre"), parfois même, spécifiquement, la manière dont Rimbaud les calligraphie ("E" qu'il écrit comme l'epsilon grec) . Autrement dit, ce qui est remarquable dans le poème de Rimbaud, c'est surtout la souveraineté avec laquelle il attache une couleur aux voyelles et, au bout du compte, l'hypothèse que ces rapprochements arbitraires permettent d'articuler à nouveaux frais, son rapport au réel (comme il l'expliquera dans "Alchimie du Verbe"). La création poétique est le pari d'une souveraineté du poète sur la langue, souveraineté qui ne s'encombre pas de raisons universelles ou de transcendance cosmique mais qui pourtant conserve un pouvoir révolutionnaire. Ce qui justifie ce potentiel de renouvellement n'est rien d'autre finalement que la conviction d'un lien entre l'alphabet et celui qui en use, conviction qui libère une initiative politico-poétique possible. En ce sens, que ce poème soit d'abord un texte amoureux, le portrait érotique d'une femme comme le suggérait l'analyse de Faurisson, n'est pas indifférent : l'alphabet est un lieu qu'aménage la sensibilité du sujet, où se laisse lire son histoire personnelle et se découvre l'image de ses amours particulières. L'alphabet est toujours un alphabet individuel, amoureux, érotique. A reconnaitre cette subjectivation des lettres communes, on émancipe l'alphabet de ses déterminations collectives, culturelles et on lui rend une forme d'autonomie puisqu'à travers lui, à travers ce pli singulier entre l'unique et l'universel, le sujet peut inventer seul la langue par laquelle tous communiquent. Rimbaud dira dans "Alchimie du Verbe" qu'il a "inventé la couleur des voyelles". Il n'aura pas tort.

Ainsi, mon "i" est-il en effet "pourpres, sang craché, rire des lèvres belles dans la colère ou les ivresses pénitentes" c'est-à-dire ce qui ne m'appartient pas et lie le monde à l'alphabet, directement. Mais il est encore le ciel de cet été, l'engorgement de nos regards à la terrasse des cafés parisiens, la cacophonie de vos voix mêlées, la foule des ombres familiales et la somme de mes idylles à venir, éclats de "i" que je suis seul à posséder. Entre ces deux affectations, l'universelle et l'intime, il serait vain de tracer une frontière trop sévère, soulignant la valeur de représentation collective de la première et l'ancrage psychique de la seconde. Seul importe le passage de l'une à l'autre, passage qui fait que tout "i" solitairement médité, égoïstement goûté bouleverse aussitôt et totalement l'alphabet du monde. Je ne construis donc pas tout à fait seul ma série vocalique amoureuse : lui accordant un pouvoir sensible, la lettre s'autonomise et finit par déterminer en amont non plus seulement ma représentation du monde mais le monde tel qu'il est, Maïa. Au fur à mesure que s'écrit ma vie, le sens de vos prénoms change et se charge de nouvelles musicalités.

 

Par Kaptipham
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Samedi 14 juillet 2007 6 14 /07 /Juil /2007 18:12
C’est la chute, peut-être ou le dépouillement. Lequel ? Une figure de l’existence, au sens acrobatique, me fascine en tout cas, l’envolée d’oiseaux (moineaux plutôt que pigeons), le dévoilement (au théâtre, dans Tartuffe), une foule qui se disperse, l’instant où la réalité (du trottoir, des personnages) se découvre, où le catafalque est emporté par le vent, une légère brise, une pichenette du Deus ex machina.

Nous avons joué au poker jeudi soir. Alcool, clopes, nuit blanche. Un peu d'argent perdu aussi. Ce jeu me fait honte. J'en parle avec prudence. Quelque chose comme l'image vague dans ses traits mais terriblement précise dans ses effets du crétin qui rêve de ressembler à l'autre crétin, successful, pragmatique et américain me gêne. J'ai un cousin pour lequel j'éprouve le plus grand mépris qui correspond assez exactement au joueur de poker : les valeurs viriles du jeu, sang-froid et bravoure, calcul et initiative, doivent le faire saliver. J'ignore s'il joue mais je l'imagine sans mal autour d'une table, susceptible et professionnel, gagnant à force de travail et d'heures passées dans les casinos en ligne. Follement moderne de ce point de vue, le poker non content de solliciter les qualités les plus puantes de l'homme contemporain les lient à un défaut d'imagination, à un manque de désir pour le monde : c'est l'argent qui motive tout cela, c'est-à-dire rien, le degré zéro de l'envie, des euros. 

Le poker me fait honte mais j'y joue pourtant, j'y jouais en tout cas. Une fois la date de la partie arrêtée, j'attendais avec impatience le jour dit, puis l'heure, enfin j'avais hâte que tout le monde arrive et qu'on se mette à jouer. Quelque chose me tenait dans ce jeu : plaisir de passer du temps avec des amis ? Nous nous sommes tant repus de belles paroles, sur la convivialité, l'éthique mesurée des règles communes, le partage et la nuit. En fait, cela m'est tombé sur le crâne vendredi matin, désirs dégueulasses, valse lubrique avec le néant.  

J'avais dormi sur le canapé, Jean et Converse. K. m'a réveillé, pour me demander l'heure, quelques minutes avant que J. et I. ne débarquent, pains au chocolat et croissants à la main. J'ai eu envie de fuir. J'ai fui, jetant un "bye-bye" approximatif aux acolytes de la veille, à toute allure chez moi. Je reçus plus tard dans la journée des SMS s'inquiétant de mon visage "décomposé", me demandant si quelque chose n'allait pas, "si je faisais la gueule".
La partie s'était mal passée. Quelques éclats d'amertume, des colères bizarres, autant d'événements qui ne m'ont touché que le matin, au réveil. Il avait fallu une courte nuit pour que leur pouvoir corrosif agisse : quelques heures de sommeil pour que l'énervement d'I., les vantardises pataudes de K., les justifications honteuses de S. et tout cela pour moi finissent de ronger et de faire disparaître les atours conviviaux du jeu. Sous le costume heureux, le squelette hideux de la médiocrité. 

Ca m'est arrivé dans la gueule au réveil et ça ne m'a plus quitté depuis. Oh, il y a une conjonction particulière qui explique ma sensibilité et le poker n'est qu'anecdotique. Une histoire amoureuse qui ne va nulle part, des problèmes de thune, une immobilité dont je n'arrive pas à sortir; une déprime nette. Le jeu cependant a transformé mon vague à l’âme en mal physique, précipitant mes inquiétudes brumeuses et hétérogènes en un corps lourd, homogène.
Précipice, précipitation, précipité, chute, tombe, tombeau, la magie de la chimie, pschitt, et non, nul or mais du charbon, corps calciné et sombre. Le regard vide du minéral, magistral dans son indifférence mauvaise, terrible par sa matérialité nette ; ma tête, un caillou soudain.
Par Kaptipham
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Mardi 3 juillet 2007 2 03 /07 /Juil /2007 12:26

Rue des Abbesses : combien de bars élégants, bières excentriques, salades raffinées, intérieurs composés ? Le Vrai Paris, Le Saint Jean, Le Zèbre, la Mascotte, j'en passe. Les terrasses sont occupées, les soirs d'été, par de jeunes élégants. Les portables claquent. Le dimanche matin, la trentaine bien sonnée, quelques bohêmes assez friqués profitent de l'air provincial de la rue, devenue piétonne le temps du week-end. De la rue Lepic à la rue Ravignan (chantée par Max Jacob) se croisent nouvelles familles et couples installés, militants cordiaux des Verts et activistes souples du Modem. Dans ce coin ravi du charmant Paris, le Grenier à Pain répand ses odeurs de fourneaux, un fromager ses senteurs de pieds, fruits et légumes enfin. On s'y bouscule, on fait la queue, on déambule. Il y a, rue des Abbesses, un sentiment de quiétude, de tranquillité intelligente et distinguée : un air de société apaisée, concrète et lustrée.

Mais, dans ce coin nanti du doux Paris, il y a aussi le Village. C'est un petit troquet tout en longueur qui fait pâle figure face aux arènes classieuses, la concurrence. D'ailleurs, la lumière y est blafarde quand, au contraire, les autres bars la distillent au mieux, l'ombrent, la chatoient, la suggèrent juste assez pour que les visages s'entraperçoivent et s'aiment, toutes grossièretés pastellisées. Au Village, on n'est jamais vraiment beau, toujours un peu malades, toujours un peu rougeauds. 

La clientèle n'aide pas. Au bout de l'effort de gentrification, les vieux, les garçons de cafés, les alcooliques, cette masse dont l'humour n'est jamais fin et l'ironie toujours amère, cette foule qui a résisté malgré elle à l'esthétisation générale de la population parisienne, s'y retrouve, comme cernée, comme les restes d'une armée barbare défaite par la victoire destinale et historique de la civilisation; c'est une cohorte de battus, de névrosés et de dents mal lavées.

Le Village, ce n'est rien : un comptoir, quatre becs à bières et une salle étroite au fond, à proximité des chiottes. Au mur, quelques portraits des studios Harcourt et sur le zinc, sous Gala dépasse Charlie Hebdo.

On a envie de fuir ? Pourtant, impossible d'en partir. Car, au centre de cette pauvreté blanche, il y a Danielle. On dirait une égarée de la rue Vaugirard, un bout de XVIe arrondissement étonnement transbahuté à Montmartre. C'est d'abord l'élégance commerçante, le souci des "clients" au sens le plus raide, le moins empathique, le plus net; le commerce comme base des rapports; nulle glose sur la vie de quartier ou le lien social ne le recouvre, dans ce coin où, pourtant, l'argent ne semble jamais peser plus qu'une hypothèse théorique à confirmer.  C'est ensuite un air de DS pompidolienne, brushing éclatant au blond franchement peroxydé et maintien du corps. La langue est pudique, non pas raffinée mais tenue, naturellement à l'écart de la poésie, du discours ou de l'allusion. Le connoté comme le souci rhétorique paraissent singulièrement absents : la phrase n'est jamais définitive,  jamais rêveuse, jamais trop préoccupée de ses effets; prudente, c'est tout. C'est enfin et surtout, ce qui envole tout cela, une ingénuité désarmante, un goût sans lyrisme pour la nuit, une générosité sans chichis, un plaisir pris à chaque conversation banale; un soupçon d'extravagance au coeur de la trivialité la plus claire.

Danielle salue chacun personnellement mais est incapable de se rappeler du moindre prénom. Danielle parle pendant des heures avec le client qui attend, elle rit, raconte sa vie, y prend un plaisir franc mais s'efface si tôt que compagnes ou compagnons débarquent, une nuance de tristesse dans le regard que contredisent totalement la finesse et la rapidité de ses esquives. Danielle offre une tournée pour chaque bière payée, oublie en général une partie de l'addition; ses comptes sont baroques, étourdis, toujours à son désavantage. Danielle aime les jeunes, sait que ce sont eux qui font venir la clientèle, en embauche certains pour l'aider au bar la nuit, parfois terriblement hors-sujet, camarades bourgeois des Champs Elysées et pour cela, incroyablement pertinents, aime les jeunes donc mais chérit ses habitués qui, seuls, lui parlent des heures quand les jeunes ont d'autres choses à faire. Danielle goûte les musiciens, les troubadours qui vagabondent et viennent cachetonner au Village, faire le service, assurer les nuits; elle regrette cependant qu'ils ne bossent qu'en début de semaine, suggère leur manque de sérieux. Danielle enfin nous accueillait la nuit, bien après deux heures, rideau baissé, pour jouer aux échecs quand elle découvrit le montant de l'amende pour ouverture tardive, mit fin immédiatement au système bien qu'elle nous eût donné son numéro de téléphone pour qu'on l'appelle les soirs de dèche. Danielle, c'est, en bref, le plaisir vrai, entier, de la tenancière de bar : elle joue à la marchande et "pourvu qu'on s'amuse", dit-elle. Le Village, comme un coin pourri du pauvre Paris dans un coin ravi du Paris nanti, c'est ma place.

Par Kaptipham
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Mardi 26 juin 2007 2 26 /06 /Juin /2007 00:57
"Les aveux de Yûichi révélaient des désirs juvéniles qui n'étaient pas encore passés à l'acte et qui corrodaient la réalité même. Quand rencontrerait-il la réalité ? Mais comme, au moment même où il devrait rencontrer la réalité, son désir devance la rencontre pour corroder la réalité, la réalité ne peut que se travestir en fiction éternellement et s'assujettir au désir. Il n'atteint jamais l'objet de son désir et ne bute chaque fois que sur le désir même. En entendant la confession de ces trois nuits où rien ne s'était passé, Shunsuké eut l'impression d'entendre la rotation à vide des rouages du désir." (Yukio Mishima, Les Amours interdites)

Quel bruit cela fait "la rotation à vide des rouages du désir"? On imagine une respiration apeurée, des battements de coeur. C'est le son de l'enfant éveillé, la nuit, sous ses couvertures, qui attend le loup : le coeur à toute allure mais le souffle opprimé, en une curieuse arythmie. C'est la musique de l'amoureux aussi, la chamade et la honte de l'halètement. Un tempo irrégulier et un souffle sourd. A condition que l'enfant n'ose, jamais, jeter un coup d'oeil à sa chambre (ce qu'il fait en général) et que l'amoureux reste, toujours, à distance (ce qui arrive parfois), on entendra alors ce qui tinte aux oreilles de Shunsuké, comme une interprétation essoufflée du Chabada. 

En général cependant, la rotation à vide des rouages du désir ne résonne qu'en langue. C'est une parole circulaire qui tourne autour du réel, le cherche et l'évite. Le réel ne s'aperçoit que comme circonférence, ensemble des mots rodeurs qui l'épient de loin et le chérissent à bonne distance. La réalité est transformée en cercles d'eau, circonvolutions verbales et intellectuelles qui réfléchissent sur l'impact passé ou à venir de la matière; le caillou, lui, finit par disparaître car tant de révolutions l'épuisent, lui soufflent ses atomes, lui volent sa gravité. J'avais imaginé un jour un homme si fort en commentaires que l'événement même d'un coup de massue sur sa tête lui serait indolore : "Peut-être ne faut-il pas penser tout cela mais le vivre. Si au moment de recevoir un coup de massue (dans la mesure où il ne peut pas l'éviter), le bonhomme pense déjà à l'histoire qu'il va en tirer (et qu'il décide, pour cela, de garder les yeux ouverts, de manière à ne rien en perdre), il est probable qu'il ne sera jamais tout à fait capable d'assumer comme expérience ni le choc ni la douleur (dans l'hypothèse où il survive). A la limite, il aura du mal à en parler sans hésiter, parfois, sur la réalité de son expérience car, d'expérience, il sera difficile de retrouver la moindre trace : dès avant le choc, il s'agissait toujours déjà d'un conte, d'une anecdote. Le blessé fera du style et glissera imperceptiblement vers le soupçon caché, indicible que son aventure n'a jamais eu lieu. Un soir, après un dîner où il aura raconté plus que de raison l'incident, forçant les rires et la compassion, il rêvera de la massue et s'inquiétera de sa version de l'histoire" (ce blessé, c’était moi et la massue avait alors un prénom).

La langue entière y est désir, identifiant exactement le mouvement en puissance vers le réel. Elle fonctionne à vide, n'éprouvant jamais son objet, mais se gargarisant des possibilités de l'épreuve. Quand, à force de rondes, le réel disparaît, c'est autour d'un fantôme, d'une évocation que les mots font leur ritournelle. A ce point d'exténuation de l'objet, il est possible que naisse un art qui aurait les sombres beautés du rituel religieux : infinie prudence de la langue pour ne pas effaroucher l'ombre de l'absent, préciosité transparente du style pour garder à la poussière toute sa prééminence. La modernité littéraire ne devrait-elle pas s'écouter comme Shunsuké écoute la rotation à vide des rouages du désir dans la confession de Yûichi, comme l'oraison mortuaire de l'acte?

Il est d'autres lieux encore où peut s'entendre ce bruit. Mercredi dernier, j’en découvris un. Le son de la rotation à vide n’y était plus si subtil et le désir y avait certainement un sens plus trivial. Cela se passait dans une petite salle de réunion rue Trétaigne, dans le 18e. Quand j’arrivais vers huit heures, à peine en retard, la salle était déjà comble. Nous avions été convoqués pour tirer le bilan d’une série de récents revers électoraux. Je m’expliquais l’affluence par notre perplexité face à l’attitude, ces derniers jours, de nos Grands Dirigeants. L’avenir semblait sombre : chacun devait être impatient d’entendre les explications de la direction quant aux échecs passés et à la confusion actuelle. Nous venions, en bref, pour savoir quoi penser, et comment et pourquoi.

Je ne connaissais personne. J’avais bien été à une première réunion en février mais j’étais parti avant qu’elle ne se termine, manquant le traditionnel pot final. Surtout, je n’avais participé à aucune activité dans l’intervalle, ayant malencontreusement disparu des fichiers informatiques du comité organisateur. Un peu honteux d’avoir été si peu assidu (car, intentionnelle ou non, la passivité est la marque d’une complicité objective avec les fumistes), je cherchais une place discrète au fond de la salle. Je remarquai soudain un Grand Dirigeant et pas n’importe lequel : c’était à lui que nous devions nos rares succès locaux. Il s’était lui-même installé aux derniers rangs. Ce n’était pas par vergogne (sentiment dont il était bien heureusement totalement exempté) mais pour pouvoir s’éclipser discrètement une fois son plaidoyer pro domo terminé. Plus finement, c’était pour lui également une manière d’accréditer l’idée de sa grande humilité (« Rester modeste » était un des leitmotivs de ses tribunes tonitruantes). Je l’aimais bien.

Avec une demi-heure de retard, notre secrétaire ouvrit les débats. Dans son discours d’introduction, il évoqua les nécessités de la refondation et l’urgence d’une remise à jour de notre logiciel idéologique. Ce type de discours était omniprésent dans la bouche de nos représentants depuis nos dernières défaites et plus personne n’était vraiment en mesure d’y entendre le moindre sens précis. Il lui donna cependant un tour plus intime, plus douloureux, en évoquant l’obligation d’un « travail sur soi ». Bien qu’il mentionnât, dans le même souffle, la nécessaire « remise en cause » de l’appareil et qu’il nous appelât à faire preuve d’ « audace », trahissant par là sa chapelle personnelle (c’était la mienne également), la salle comprit immédiatement qu’il nous invitait à une forme de thérapie collective quelles que soient les allégeances particulières.
 
Malheureusement, cela eût un effet inverse à celui souhaité. Engager à l’improviste quelqu’un à faire un travail sur lui-même, dans le cadre d’un collectif, le pousse généralement à engager un travail sur les autres. Pour peu que cet analysé-malgré-lui soit un peu porté à la symbolisation,  il s’engagera alors dans une critique intellectuelle herméneutique radicale du collectif mais seulement dans la mesure où celui-ci ne le concerne pas. Or, dans cette partie du 18e et singulièrement dans cette salle, nous étions particulièrement portés à la symbolisation (malheureuse coïncidence de la géographie sociale et de la sensibilité politique).
 
Notre secrétaire n’était pas seul responsable. Trois déculottés consécutives poussent à l’introspection ; la salle s’apprêtait, « travail sur soi » ou non, à battre sa coulpe, c’est-à-dire, en fait, celles des autres, c’est-à-dire surtout, celle du groupe en tant que nul n’en faisait plus partie. Le Grand Dirigeant donna l’exemple, partageant  bons et mauvais points entre le collectif et lui, les bons points lui étant exclusivement réservés. Son maniement des pronoms personnels « ils » et « nous » était, à cet égard, étourdissant de virtuosité. Le « Ils » signalait systématiquement les travers du collectif (il s’agissait, en général, des autres Grands Dirigeants) tandis que le « nous » se rapportait uniquement à ses initiatives positives (dont le Grand Dirigeant était souvent à l’origine). Les prises de paroles suivantes poursuivirent cette curieuse pénitence de contorsionniste. 
 
Rapidement cependant, ce difficile clivage du sujet et du collectif s’effondra, abandonnant définitivement le sujet et ne gardant qu’une forme de collectif, une méta-communauté que déployaient, dans l’abstraction la plus pure, mille enjeux théorétiques de pataphysiciens vaguement jésuites. Les débats quittèrent alors définitivement la matière. Nous évoquâmes, en vrac, les structures de l’appareil, les médias, les mots, l’identité, ce que c’est qu’être nous (de notre bord) et ce que c’est qu’être pas nous (de l’autre bord), l’espace public et Habermas, pourquoi il fallait réfléchir, Foucault, le biopouvoir, s’il fallait voter pour pouvoir voter pour pouvoir voter, la représentation-représentativité-représentance, les grands symboles, si l’histoire n’était pas un peu datée, pourquoi nous devions montrer que nous étions intelligents, Agamben, la vie nue et les camps. Trois heures de débats politiques sans que jamais ne soit mentionné, par exemple, le mot « euro » : tout un art.
 
J’avais à côté de moi de moi un trentenaire un peu obèse, l’air efféminé et lascif. Il ne participait pas aux discussions bien qu’il les suivit par intermittence avec une attention extrême ; le reste du temps, il pianotait frénétiquement sur son portable. Je découvris, en penchant un peu la tête, qu’il envoyait par SMS des commentaires railleurs (« il é telement sectaire !!!! », « ta vu le q kelle se paye ? ») à un acolyte posté autre part dans la salle ; je l’imaginais au premier rang, car c’est dans cette direction que mon voisin lançait des regards radieux à chaque fois que son portable vibrait. De part et d’autre de la salle, ils encadraient ainsi la réunion, recouvrant nos débats éthérés d’une glose à la fois moqueuse et injurieuse. En fuite du moment, ils ajoutaient aux discours sur le discours un dernier discours de vauriens. Et c’était ça au fond que visaient obscurément nos discussions inutiles et inquiètes : le pressentiment de la dissolution de notre collectif, la peur que chacun, au terme de l’abstraction et au bout de notre incapacité électorale, ne le quitte, ne l’abandonne, fasse ce dernier écart sur les mots, un geste facile, un dernier commentaire, une dernière rotation à vide des rouages du désir : je tapote un SMS sur mon portable, en sifflotant. Un tempo irrégulier et un souffle sourd ; la fin du politique.
Par Kaptipham
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Mercredi 20 juin 2007 3 20 /06 /Juin /2007 09:29

Je relis obsessionnellement mes propres textes. Ce n'est pas que je redoute les fautes, ni que je vise, à chaque fois, le texte parfait, l'oeuvre définitive. Les fautes m'ennuient et j'aime, en effet, une certaine rondeur dans l'argument mais mon orthographe se corrige à l'improviste et la rondeur se travaille à l'écriture quand je m'obstine à finir, au moment où je laisse tomber telle idée, tel bonheur d'expression, par souci de clôture. Si je reviens si souvent sur mes textes, il faudrait dire, en fait, "vers mes textes" car j'y touche à peine, c'est que quelque chose en eux m'hypnotise, un manque, une absence, l'indice d'un échec que je ne corrigerai pas, que je suis incapable de vouloir corriger.

C'est une déception vague, d'autant plus insaisissable qu'elle navigue entre les ratés les plus évidents et les succès les moins contestables. Souvent, elle naît d'une formule, d'un raccourci stylistique de la pensée. Ce sont mes coups d'éclats qui me rendent mélancolique. J'y vois à la fois la beauté suggestive de l'expression et ce que le coup de force esquive. Au final, je suis emmerdé. Ainsi du caractère "stylé" de Madame Jouve, dans le texte qui précède.
La formule conclut un paragraphe que j'aime bien, peut-être un peu long, sur le primat de l'esthétique sur le tragique : la politesse et l'humour de Madame Jouve vident le film de tous les enjeux qui, traditionnellement, sont le coeur des histoires d'amour catastrophique : la fatalité, la passion, la mort, le châtiment etc.. Autant de thèmes que résume parfaitement l'image du car de police, symbole structurel du genre. Par sa tenue et parce qu'elle se présente comme une survivante du drame, elle incarne l'idée d'un tragique amoureux qu'on aurait expurgé de toute sa profondeur pathétique, libérant par là des possibilités de jeu sur la forme, une question sur le style. Madame Jouve est à la fois dans l'événement tragique et en dehors, suffisamment à distance pour s'affranchir de ses signes contraints. Bien qu'elle assume entièrement la tragédie, elle parvient, comme malgré le genre, à imposer sa singularité, son caractère. Elle ne se défend pas de l'événement (à la différence de Mathilde et de Bernard) mais elle lui imprime une tournure personnelle. "Stylée", dis-je.

Ce que le texte ne dit pas, c'est le coût de cette esthétisation de la tragédie. Tout est signe dans La Femme d'à côté mais, pour autant,  rien ne se libère entièrement du réel. En aucun cas, le drame de Mathilde et Bernard n'est virtuel. Les personnages souffrent, énormément. Il y a des effets concrets (la folie, l'hôpital, la mort). Le jeu des corps est essentiel. C'est que les signes de l'amour ont comme surface d'inscription le corps justement : visage, mains, yeux mais aussi, au plus profond, chaque organe, l'âme peut-être (la dépression de Mathilde). Ce qui est superficiel, c'est le champ de bataille, l'unique espace de contact (les signes, l'épiderme), dont la topographie organise le film. Mais, les signes labourent en profondeur les êtres. Dans La Femme d'à côté, chaque signe a un destin de symptôme (l'anxiété est un symptôme). Mathilde et Bernard sont abandonnés par les apparences ce qui veut dire qu'ils y sont soumis non pas qu'ils y sont étrangers, non pas qu'ils en sont libérés. L'esthétique a un poids, une gravité. Ce hiatus entre une indépendance des signes de l'amour et une extrême dépendance aux conséquences de leur jeu explique l'issue nécessairement tragique du film : la mécanique des échanges est infinie mais les corps s'épuisent.
Dans La Femme d'a côté, les signes ont un pouvoir somatique. Le corps est affecté par l'effort esthétique. La jambe en bois de Madame Jouve, c'est le prix de son élégance. Non seulement le prix d'ailleurs mais la marque entière : ce qui rend Madame Jouve élégante, c'est la fantaisie de sa démarche, l'imprévisibilité de sa trajectoire et la liberté qu'elle en tire. Elle impose son personnage à l'histoire comme l'histoire lui impose son personnage. Son style, la chaloupe, l'ondoiement, c'est l'incorporation complète de la tragédie. "Stylée" donc, parce que profondément gravée, pénétrée, tracée par le stile du drame, au point d'en faire une marque unique, un caractère propre. Le style : un moyen de dire un tel assujettissement de la forme à la matière, des signes au corps que la forme y découvre, au final, un moyen de subvertir la matière, les signes le corps. 

Stylée, disais-je. L'effet de style court-circuite complètement la dimension corporelle que l'expression voulait pourtant évoquer. En accélérant l'écriture, je manque un embranchement nécessaire. L'ensemble paraît lacunaire. La forme vide l'argument, me rend mélancolique. Au jeu des signes amoureux, Bernard et Mathilde n'apercevaient qu'une issue : l'arrêt des mécanismes de signification, l'abolition par la matière (la mort). Madame Jouve, par l'incorporation locale de la partition tragique de l'amour, par la mutilation, trouve un moyen pour exister. Moi, écrivant, j'ai tendance à oublier la matière : j'investis la forme, sans voir ni pistolet ni la jambe de bois, qui sont là pourtant, quelque part dans mon obscurité imaginaire. Cet effort d'écriture pour trouver, vite, un style, quel que soit le prix.

Par Kaptipham
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Dimanche 17 juin 2007 7 17 /06 /Juin /2007 08:18
Le film de Truffaut, La Femme d'à côté, commence par la vue aérienne d'un car de police qui se hâte à travers une petite ville de province, à l'aube. Il file mais on souhaiterait qu’il aille plus vite encore, bien que, l'histoire s'ouvrant sur ces images, images d'après, rien ne suscite l'illusion que quelque chose puisse être sauvé. Il est déjà trop tard mais on aimerait, pourtant, qu'il puisse arriver un peu plus tôt. N'est-ce pas le propre des cars de police de signaler un drame achevé (de provoquer la question : "qu'est-ce qui s'est passé?" ) et de maintenir, malgré tout, un sentiment d'urgence ? La temporalité du film dans son entier relève de ce rythme particulier, comme déhanché : le passé est urgent, l'événement à la fois épuisé et impatient.

La structure de l'histoire (le présent de l'amour déjà vécu de Bernard et Mathilde) joue un rôle important à cet égard. De même qu'il n'est pas anodin qu'on sache, dès le départ, que tout cela finira mal. Le récit et le tragique du film ont leur part dans l'élaboration de ce déhanchement du temps et de sa réception, dans le rendu d'un passé qui toujours vibrionne. Pourtant, l'attachement un peu désespéré qu'on peut avoir pour La Femme d'à côté ne relève, à mon sens, principalement ni de l'un ni de l'autre. Ce qui construit notre plaisir de spectateur, ce qui nous bouleverse dans ce film, c'est la manière dont chaque plan travaille, d'une manière ou d'une autre, l'idée, la sensation, le sens d'une anxiété inutile. La trame de l'histoire, dans ses grandes largeurs, comme la physique des passions, dans ses algorithmes les plus subtils, l'effort cinématographique comme les jeux d'identification de part et d'autre de l'écran, tout tourne autour de cette question : c'est quoi, ça veut dire quoi, c'est comment, être anxieux, inutilement ? La question paraît stupide (elle l'est d'une certaine manière) et on est tenté de l'achever en une série d'équivalences : c'est une inquiétude infondée, c'est une forme de délire (paranoïaque), c'est enfin la raison pour laquelle tant d'histoires se terminent mal. Une ligne suffit à donner, alors, le sens du film, une équation peut-être, sans inconnue, joignant la fatalité à l'angoisse et dont la solution est psychique et morale; Bernard et Mathilde s'aiment mais s'inquiètent, sont jaloux, imaginent, s'agitent, ne seront jamais (bien) ensemble. Lire le film ainsi, comme une simple parabole sur le thème de la passion amoureuse, est certainement notre premier réflexe de spectateur. A bien des égards, il s'agit en effet du sujet du film mais Truffaut lui applique un traitement qui en annule entièrement la dimension morale et psychique, n'en laissant qu'une physique dépouillée, une étude nue. En ce sens, débarrassant la passion de ses raisons comme de ses finalités, l'inquiétude de ses prétextes et de sa critique, tout en n'évoquant pourtant que ça, Truffaut réalise, avec La Femme d'à côté, un film entièrement dédié aux tremblements, aux regards qui, sans explication, s'affolent, un film de l'anxiété vaine.
 
D’une certaine manière, le thème tragique est un donné, un soubassement pétrifié du film. Madame Jouve, Bernard et Mathilde reconnaissent chacun que l’amour meurtrit, qu’il a des frontières communes avec la mort ; on en réchappe par chance, grâce à une véranda en verre (mais au prix d’une jambe) ou en y renonçant complètement (mais peut-être pas définitivement). Les histoires d’amour finissent mal, nul n’en doute dans La Femme d’à côté, ni les personnages principaux, ni Truffaut, ni le spectateur. Le film n’est qu’à la condition de ce postulat – c’est le car de police. Vivre amoureusement, ce n’est donc certainement pas guetter le happy end ; c’est incorporer le tragique, incorporer un temps fini, déjà passé et en mesurer les effets. Le car de police, c’est le générique mais également la fin ; le car de police, avant toute chose, avant que ne s’avance la première victime et que le film ne commence vraiment. Madame Jouve, donc. D’une voix posée, en plan serré, Madame Jouve nous parle. Elle va nous raconter l’histoire de Bernard et de Mathilde. Madame Jouve n’est pas seulement un dispositif narratif plaisamment rétrograde ; c’est surtout l’occasion d’un contraste saisissant. Elle succède à la vue aérienne du car de police, traçant son chemin silencieusement, en une trajectoire parfaitement droite, vers un drame qui a déjà eu lieu. Elle succède à l’image calée de l’urgence, image évidente, plate, rectiligne uniforme de l’empressement. Elle ne bouge pas. Elle est polie. Elle sourit. A l’empressement, Madame Jouve oppose un temps d’arrêt. A la platitude de la vue aérienne, un foisonnement de perspectives : les courts de tennis dans son dos. A la linéarité de la route, les courbes et les allers-retours des balles de part et d’autre du filet. Au silence, le son des balles frappées et de leurs rebonds, un environnement sonore entier ; surtout : une voix pleine, posée, gentiment railleuse qui invite à la conversation. Madame Jouve est le négatif du car de police (rétif au dialogue, pressé, monotone). Mais déjà, la caméra s’écarte et l’on découvre que ce retournement a un prix : Madame Jouve boîte. Au point qu’on se demande : n’était-ce pas vers son drame à elle que se dépêchait le car de police ? L’infirmité de Madame Jouve l’attache à la catastrophe : c’est la même histoire, cet événement est le sien, entièrement. Madame Jouve n’est pas l’envers dialectique de la catastrophe, une alternative à la tragédie : elle est dans ses suites. Mais, incorporant (subissant) le tragique, elle en inverse les signes, tous les signes. L’enchaînement, du générique au monologue de Madame Jouve, pose immédiatement cette question : peut-on à la fois être pris par la catastrophe et en inverser les marques ? La tragédie peut-elle être sereine ? Affaire de style (Madame est stylée), problème de surfaces (problème superficiel). 
 
L’anxiété n’a pas la profondeur de l’angoisse. L’angoisse implique une possession complète de l’être par son objet (angere : serrer, étrangler). On y est entièrement attentif. L’angoissé est concentré, il est en dialogue exclusif avec l’objet de son mal, qu’il le reconnaisse ou non, pour le découvrir ou pour l’abolir. L’anxieux, au contraire, a un problème d’attention : il jette des regards à droite, à gauche, pense à mille choses. Sa conversation n’est pas soutenue. Il rit soudain, puis se fige. Pourquoi rit-il ? Il ne le sait pas, peut-être de lui-même. Il voit bien que quelque chose ne va pas. Il a aperçu les tremblements, senti la moiteur de ses paumes, reconnu la perplexité sur le visage de ses interlocuteurs. Mais, déjà, il pense à autre chose. Il va bientôt rire de son rire. L’anxieux a les signes de l’angoisse, il est pareillement handicapé mais il n’arrive pas à s’en soucier. L’anxiété, c’est l’angoisse sans objet. Les théologiens du Moyen Age jusqu’au XVIIIe siècle trouvaient une certaine positivité à l’angoisse, qui valait pour peur de Dieu ou crainte du Jugement dernier ; le péché véritable, c’était l’anxietas car elle avait tous les effets d’un divertissement, au sens fort qu’on donnait autrefois à ce terme : détournement, distraction, déviances. L’anxieux traite distraitement de son anxiété. Il ne peut faire autrement : son mal lui est étranger. Indifférence ? D’une certaine façon, mais davantage, une forme involontaire de pragmatisme. L’angoissé s’inquiète de ce qui va suivre, son pas est lourd car le danger est en avant de lui : peur de la fin (des temps, de tout), crainte du néant. L’angoisse est un motif éminemment existentiel ; résistance de l’être qui est jeté au devant de lui-même, recul de l’âme face à la liberté. L’anxieux, à l’inverse, est toujours impatient. On dirait qu’il est constamment en retard et, en un sens, il l’est. Car, l’événement précède toujours l’anxiété. L’anxieux ne s’inquiète pas de ce qui vient, il s’agite pour ce qui est déjà arrivé. Ce n’est jamais la liberté, l’obligation à choisir, qui rend anxieux, c’est la peur des conséquences d’un choix toujours déjà fait. L’anxieux est pré-occupé. Si l’angoissé a le regard fixe, cloué par ce qu’il a au devant de lui, l’anxieux a regard fou : il cherche partout un moyen de se mettre à l’abri de ce qui est déjà arrivé. Ainsi, à la bourre de sa propre histoire, l’anxieux ne s’y intéresse guère. Il s’impatiente en vain pour une catastrophe qui a déjà tout ravagé. Il arrive après la vague, n’a droit qu’à l’écume. L’anxiété est un motif esthétique. 


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Dans le film, les scènes d’anxiété ne manquent pas. La plus importante est certainement la scène au restaurant, à Grenoble. Bernard dîne avec Arlette, sa femme, après une soirée au cinéma. Arrive Madame Jouve, qui revient de Paris. La conversation s’engage autour du film que viennent de voir Arlette et Bernard et que connaît Madame Jouve, Le Mort qui marche. Bernard en raconte l’histoire mais les deux femmes le corrigent. Il s’aperçoit soudain qu’il n’a rien compris au film. Il n’a pas vu certaines scènes. Le personnage de Depardieu est éberlué : il écoute, désemparé, le récit. Il sourit, son visage se crispe, se tend, se relâche, s’écroule ; son regard hésite, tombe, vacille. Il dit, à contretemps, comme à bout de souffle, très vite : « Ah ? », « Oui ? », « Première nouvelle ». La caméra s’acharne sur le visage de Bernard. Madame Jouve et Arlette concluent en riant : « Il était ailleurs ! ». Ce moment succède à la séparation entre Bernard et Mathilde, séparation dont Bernard espère tirer une forme d’apaisement (« Je respire ! »). Mais, au restaurant, il prend soudain conscience que la sérénité retrouvée n’était que de façade. En fait, il ne prend probablement conscience de rien : il découvre simplement que quelque chose continue à ne pas aller. Car, loin d’être l’occasion d’un retour sur soi, cette scène prépare le coup d’éclat public, chez Mathilde, au cours d’une réception, en présence de son mari, d’Arlette et d’une dizaine d’invités, coup d’éclat qui voit Bernard, au bout de l’énervement, poursuivre son amante et la jeter à terre. A partir de là, le drame s’accélèrera vers sa fin sanglante (éloignement physique des deux amants, dépression de Mathilde, suicide). Ce moment est donc important parce qu’il s’agit d’un point de bascule : Bernard découvre que quelque chose lui échappe, que la rupture maitrisée était une imposture, qu’il est toujours pris par sa relation à Mathilde (bref, que quelque chose continue à ne pas aller). Il aurait la possibilité à ce moment- là, sans attendre le scandale de la réception qui ne fera que redoubler, en l’aggravant, l’avertissement envoyé par la discussion au restaurant, de prendre des mesures (partir en voyage). Mais, la panique de Bernard n’est pas de découvrir une épreuve à venir, qu’il aurait alors la possibilité d’éviter ou d’affronter ; ce n’est pas l’avenir qui l’affole. Il est saisi, soudain, d’être encore attaché par un événement, quelque chose, en arrière de lui. Il se rend compte qu’il est abandonné à un objet sur lequel il n’a aucune prise, à un objet qui n’est plus là. L’anxiété affolée de Bernard n’est pas, de ce point de vue, une prise de conscience puisque, en réalité, ce qui le trouble, c’est de ne pas avoir vu (le film) et de ne plus voir (ce qui l’aveugle), autrement dit, il ne ramène pas à lumière l’objet qui l’affecte ; il aperçoit seulement l’obscurité autour de lui, il découvre qu’il est prisonnier d’un monde de signes, de symptômes dont l’origine lui est inaccessible. Ce que tout le monde avait compris, il le comprend enfin. Il comprend qu’il est en retard, qu’il est trop tard. « Première nouvelle ». Point de bascule car, à ce moment-là du film, Bernard s’engage intégralement dans l’épreuve de l’anxiété : son problème n’est plus vraiment l’amour, ni le désir, non plus l’avenir avec Mathilde, mais uniquement de se libérer d’un sentiment panique, que ce soit par la décharge violente (la réception) ou la pétrification émotionnelle (ses visites à l’hôpital). 


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Chaque scène d’anxiété, dans La Femme d’à côté, est un grand moment de reconnaissance, l’instant, pour Mathilde ou Bernard principalement, où les personnages se trouvent confrontés à un aperçu, une image de leur propre histoire qu’ils reconnaissent comme telle. Ils n’en tirent aucun bénéfice narcissique et ne sont pas capables non plus d’en interpréter le potentiel oraculaire. Ils sortent affolés de ces épreuves, ils fuient. Ce n’est pas de la peur mais une bouffée anxieuse face à l’idée que tout a déjà été écrit, qu’ils ne feront jamais que répéter. La répétition, au sens psychanalytique, est au cœur du film ; chaque temps fort l’évoque, d’une manière ou d’une autre. Il y a, évidemment, l’histoire vue de haut : le retour d’un vieil amour. C’est aussi, motif essentiel, le sens des balles de tennis, de leur tam-tam continuel, obsédant, choc sourd infiniment répété, bolérorisation de l’environnement sonore. L’effondrement dépressif de Mathilde intervient au club de Madame Jouve : elle vient de surprendre la conversation de deux joueurs à propos des aventures extraconjugales médiocres d’un troisième. Mathilde y entend sa propre histoire. La caméra s’attarde sur le visage de Fanny Ardant qui se décompose, tandis que résonne le bruit du tennis, indéfiniment. Tam-tam, tout se répète, Tam Tam, la musique de la névrose de destinée. Mathilde fuit.

Mais, la question n’est pourtant celle de la névrose car l’affolement des personnages n’a pas d’objet (ce qui en ferait des névroses d’angoisse et l’ensemble du film se déporterait alors sur la scène psychanalytique). Le seul objet est l’amour et c’est en fait une simple topique. Hormis l’amour (que Mathilde et Bernard n’évoquent jamais au présent), le reste est signe, réactions à des signes, productions et reproduction de signes. La répétition comme signe et le signe de la répétition envoient Mathilde à l’hôpital. Un film dont le titre dit le retour de ce qui ne devrait pas revenir, Le Mort qui marche, jette Bernard dans le désarroi. Le dessin d’un enfant, la tête baignant dans son propre sang, impatiente Mathilde, la rend odieuse à son éditeur. L’événement panique, dans La Femme d’à côté, arrive en surface, par la surface, à distance du réel. Œuvre de l’anxiété, non de la psyché.
 
Les personnages s’adressent des sourires polis, très convenus, bien que cela bout à l’intérieur. C’est un jeu, au sens de suspension temporaire du réel mais aussi de combat, car les signes de l’inquiétude s’échangent, sont l’occasion de jolies feintes. La femme d’à côté, c’est en fait l’adversaire d’en face, de l’autre côté du filet. Mathilde et Bernard ont engagé une formidable partie de tennis (et l’important au tennis, on le sait, c’est la surface). Le « Je respire » de Bernard est un bon coup. Surtout, Fanny Ardant a tout de la joueuse de tennis : distinction du geste, grâce de la silhouette, accent vaguement aristo, air un peu lunaire de la démarche, autant de traits qui trahissent la bourgeoise élégante dont la race hante les courts l’été, un verre d’oranges pressées à la main. La force de son personnage, c’est la maîtrise extrême de ses émotions. Tout reste classieux, tenu, british et c’est certainement ce qui rend fou Bernard qui, lui, a un jeu plus brutal, plus bruyant, plus prolo. La surface ne lui convient pas aussi bien qu’à Mathilde.

Ce qui me désespère dans ce film, c’est qu’il n’est rien d’autre qu’un long échange, intense et acharné, une balle de match sûrement : les coups se répondent, un à un, et ne visent qu’à mettre en difficulté l’adversaire. Retour de Mathilde, froideur de Bernard. Prise de distance de Mathilde, coup de sang de Bernard. Dépression de Mathilde, indifférence de Bernard. C’est à qui aura le coup le plus mortel et l’on guette sur le visage de l’adversaire les signes de faiblesses, les signes d’anxiété. Qu’ils ne réfléchissent pas ce qu’ils font mais réagissent instinctivement, fatalité mécanique de l’échange amoureux, comme si le tennis était un sport tragique, ne rend pas leur histoire d’amour moins cruelle, au contraire. La victoire de Bernard que lui annonce, au club, l’arbitre Madame Jouve (« Vous vous êtes tirés d’affaire, pas elle ») est vaine : Mathilde est à l’hôpital, c’est dire que l’ensemble des signes amoureux qui auraient pu, dès lors, s’échanger sans soupçon sur leur indépendance, hors de la dynamique anxieuse donc, ne valent plus que comme symptômes et, de ce point de vue, ne peuvent plus engager Bernard. Par peur de leur amour, ils sont restés à distance, se sont gardés l’un de l’autre. Et quand enfin ils finissent par se rejoindre et s’empoignent, cette rencontre ne signale rien sinon que le match est fini; la mort que l’effort était vain.
 
Jeu enfin, parce qu’on est au cinéma. Truffaut s’amuse beaucoup avec les codes du cinéma. Madame Jouve, dès les premières minutes du film, demande à la caméra de reculer et de montrer le hors-champ.  Surtout, si Truffaut s’attarde sur les signes de l’anxiété, sur les visages de Depardieu et de Fanny Ardant, c’est non seulement qu’il sait que l’amour est une réflexion (tragique) sur les signes (de l’autre) mais également parce qu’il considère que le cinéma, l’écran cinématographique, est le cadre idéal, peut-être le seul, pour cette sémiologie (dans la mesure où, à la différence de la littérature par exemple, la distance à l’écran pose exactement le même problème au spectateur que la surface de l’être aimé à l’amoureux : noli me tangere). En ce sens, le motif de l’anxiété lie le cinéma à l’histoire amoureuse, identifie l’un à l’autre. L’anxiété ne dit pas seulement l’amour mais également une fonction du cinéma. C’est pourquoi les deux films évoqués, The Unknown de Tod Browning et Le Mort qui marche de Michael Curtiz, sont des films de genre  (épouvante et thriller), symboles d’un art du signe anxiogène, deux œuvres de la peur inutile. Mais, me semble-t-il, ce déplacement esthétique n’est en aucun cas un moyen d’esquiver le tragique de la relation amoureuse : à la faveur d’une légère falsification, Truffaut ôte au jeu cinéphile toute forme de positivité. On se souvient que Le Mort qui marche est le film par lequel Bernard prend conscience de son aveuglement. Corrigeant ensemble sa version du film, Arlette et Madame Jouve lui signalent qu’il est « ailleurs » ; pour Bernard, leur accord est l’indice de sa dépossession. Or, le film que décrivent Arlette et Madame Jouve ne correspond en rien au thriller de Michael Curtiz (qui met en scène un condamné à mort rendu à la vie); personne, dans le restaurant, n’a vu le bon film. Autrement dit, l’anxiété de Bernard n’est pas simplement le symptôme d’un désir devenu délire d’amour. C’est davantage, alors que le monde tangue, la marque d’un effort unique pour ressaisir le réel. Pour Truffaut, le cinéma, loin d’être un jeu plaisant sur les apparences, est l’épiphanie de notre exil, une inquiétude nue.
Par Kaptipham
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Vendredi 15 juin 2007 5 15 /06 /Juin /2007 10:22
"Cela fait longtemps que j'ai renoncé à comprendre la vie". Au détour d'une conversation où, face à mon entêtement, un ami me suggérait, faute de comprendre des choses simples (ses arguments tordus), de ne surtout pas me confronter aux compliquées (la vie), je lâchai cette phrase sans saveur. 

Je parlais du balcon, par-dessus la rue du Contentin. Le constat semblait anodin mais il me fatigua comme l'aboutissement simple et lourd d'une tendance autour de laquelle j'aurais tourné aveuglément, supposant mille causes subtiles, une expression difficile, quand il s'agissait en fait d'un abattement massif, normal, qu'une dizaine de mots balisés suffisait à dire entièrement. A l'image d'une tension qui se relâche, au bout d'un long effort inutile, cette phrase me vida. En aucune manière, je n'y trouvai du réconfort. Mon marathon se terminait devant une ville ouverte, livrée aux ennemis dont je devais la prévenir.
La conversation glissa. J'aurais peut-être dû, à ce point-là de la nuit, ne plus parler. Mais, l'expérience de la course me poussait, malgré l'échec, à partager les enseignements que j'en avais tiré; que quelque chose se termine, même mal, il reste toujours le bénéfice de la conclusion. On passe à un nouveau mode de connaissance qui n’est plus celui de la recherche. De ce point de vue, les incohérences ne sont plus si inquiétantes dans la mesure où, l’aventure terminée, peu importent les erreurs de calculs, les conjonctions inaperçues, les paramètres oubliés. Le résultat est là, vrai quoi qu’il en soit. Le désir d’harmonie générale s’effondre. En chacune de ses parties, l’événement est pris par sa clôture. A la limite, la valeur (morale, secondaire, politique) des choses disparaît aussi, tant tout s’est refermé sur ses contours les plus exacts, comme l’histoire elle-même. « Je ne comprends plus mais je vois » : épistémologie fragmentaire qui peut se dire en toute sérénité.  Au prix de l’échec, la parole libérée y gagnera même un air de modestie puisque toutes ces remarques restent alors indexées sur une faillite qui, en aucun cas, ne peut faire modèle.

C'est également la voie royale pour devenir un connard. On ne guette plus le sens des gestes ou des propos tenus au-delà de leur opportunité et raisons du moment. Nulle part l'illusion qu'un monde se construit (ou se démolit) autour de nous-mêmes. De cette perspective, les quinze derniers jours m'avaient donné un aperçu. J'abandonnais, avec une décontraction nouvelle, des paroles que j'aurais retenues avec plus de vergogne avant. Ainsi, ce rendez-vous avec F., jolie jeune fille qui me faisait craquer (et tourner en rond) depuis un bail. Je voulais, d'une manière ou d'une autre, mettre un terme à cette situation agaçante, arrêter un manège épuisant. J'envisageais un monologue vengeur, blessant, unilatéral mais je ne doutais pas une seconde qu'à la première pâleur, je flancherais; n'attendant rien peut-être, considérant tout de go la futilité d'une telle revanche. A ma surprise, je ne faiblis pourtant pas, dépliant mes désirs mauvais en phrases tenues. J'articulais, doucement, les insultes qui me semblaient les plus justes, malgré le début de larmes en face. Je ne pris aucun plaisir (sadique) à la situation mais j'y trouvais un sentiment d'accord suffisant avec moi-même. Je ne m'intéressais pas à l'effet provoqué, qu'il soit nul ou dévastateur; seul comptait, je crois, que ces mots que composaient mon amertume et l'énervement passé, lui soient adressés, sans être atténués par le souci de leurs conséquences (incertaines) ou de leur portée morale (je ne fais plus modèle). Ces mots étaient mon extérieur, entièrement ; c'était ce que je pouvais exprimer, ne compromettant mes désirs que pour les rendre compréhensibles. Face à elle, je n'existais entièrement qu'à travers eux. En ce sens, les lui dire me comblait. Ils n'étaient ni vrais ni faux seulement véritables. En la quittant, je ne ressentis que le regret de ne plus jamais la voir (car telle était la décision dont je lui avais fait part): ni grande joie, ni folle inquiétude. Sans effets ni valeur, mes propos clos n'iraient pas non plus au delà de la clôture de la scène qui venait de se jouer. Mais, plus tard, ce soupçon : me voilà un parfait connard.

Le soir pourtant, racontant toute l'histoire à G., j'y découvris une leçon éthique. En ne renonçant pas à l'expression maximale (c'est-à-dire surtout : réglée) de mes sentiments, j'avais trouvé ma place exactement, place vis-à-vis laquelle elle pourrait elle-même se positionner, qui lui permettrait de choisir (accepter, refuser); davantage, je rendais disponible un type de parole, honnête, véritable dont elle pourrait se saisir si l'envie lui prenait. J'arrêtais le ballet moral, le désarroi face à l'avenir, la peur de notre invisibilité et à l'inverse, la hantise de notre importance, l'anxiété du "in" et du "out". Le voleur a enfin arrêté sa course, on pourra le juger avant la nuit.
Par Kaptipham
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Mercredi 13 juin 2007 3 13 /06 /Juin /2007 00:27
On recourt aux acronymes pour aller un peu plus vite. Parfois aussi, pour esquiver la gravité des mots dépliés. Un peu plus vite, comme en passant, à fond de train. On recourt aux acronymes, histoire d'apprivoiser ce qui, allongé, retrouverait cet air de sens commun à tous et d'indifférence à nous, tandis que là, légère marque hermétique, signe complice, secret, clandestin. Dans le noir, au fond du trou, je m'invente une société secrète : quelques murmures, gestes furtifs de la main, personne ne comprend mais. Les malades, comme les publicitaires et les administratifs, parlent en acronymes de leur mal pour apprivoiser donc, mais aussi pour épargner les biens-portants (ou éblouir les populations cibles); malades, publicitaires et administratifs ont enfin, chacun à leur manière, un problème avec le temps qui leur semble toujours en fuite.
AFDT donc. Au fond du trou, à fond de train, à la face du type (ou du tyran), ah fichtre du tonnerre, à fi da taute. Pour aujourd'hui, on arrêtera là. Faut savoir dire stop. On verra bien où ça ira, au fil du temps.
Par Kaptipham
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