Pour l'été, on pourrait faire une liste amusante de résonances : Shani, Fanny, Aline, Isis. Qu'elles soint merdées ou non, le bruit du "i" persiste dans chacune de ces histoires; dois-je y
trouver l'ordre que les faits me refusent ? Se cache-t-elle là la ressemblance improbable de mes amourettes estivales ?
On objectera qu'à chercher des points communs, d'autres, plus probants, s'offrent à l'analyste sourcilleux : nulle blonde ici mais des Bac +, un lien certain avec les arts (ciné, théâtre ou
littérature) etc... Mais, l'enseignement qui se dégagerait alors de cet exercice serait quasi-nul, naviguant quelque part entre les plus plates évidences sociologiques et les
maximes fulgurantes qu'on trouve au bout des quizs estivaux de Biba. La vérité que je cherche se satisferait, à la limite, d'une ressemblance entre tous
leurs regards (couleur de la pupille, éclat de l'iris) car je sais l'importance de ce lieu, pour moi. Mais, là, rien ne les rassemble, à première vue. Un roman seul (ou une psychanalyse)
viendrait à bout du lien secret et minuscule qui les y réunit, s'il existe.
En attendant, le son "i" se présente comme une entrée possible à l'ordre cryptique de mes désirs. Il semble plus accessible que la fractalisation d'un fantasme s'incarnant en un point
de détail physique (les yeux donc ou les seins, le cul, les mains) et, comme il ne relève ni d'un cadre idéologique sociologisant ni d'une carte du Tendre plus ou moins
actualisée qui en préempteraient les significations, son mystère demeure entier, offert à la curiosité et à l'investigation. Son retour semble si hasardeux, intégralement reçu de
l'arbitraire de la langue, qu'on a envie, par jeu, désinvolture et véritable inquiétude, de s'y investir. Plus déterminé, on douterait des raisons de notre attention. Mais, l'énigme est là,
gratuite donc objective.
Avec l'une d'entre elles, je m'étais amusé un jour à un jeu qui consistait à n'utiliser aucun mot comportant la voyelle "i". C'était un concours idiot, pour passer le temps, mais que
j'introduisais par une théorie vague et personnelle qui mêlait sans rigueur synesthésie poétique et psychanalyse. Son prénom et le mien, affectés par ce défi oulipien, donnaient à notre jeu un
plaisir un peu pervers. Pour moi, cette élimination systématique avait un autre poids encore, puisque Patrick, Brigitte, Anaïs, Camille, Matthis nomment, dans le désordre, père, mère, frères
et soeurs et ce, en une liste complète. Mon nom de famille ne s'exempte pas non plus de l'assonance. Notre chatte s'appelle Niko.
La question, doublement rimbaldienne, était, grosso modo : pouvions-nous changer la vie (notre vie) en supprimant les mots en "i". Nos prénoms donc mais aussi les mots où il est silencieux comme,
par exemple, "toi", "moi" (nous parlerons de nous) qui compliquaient l'exercice. Ce n'était qu'un jeu sur la langue mais, par maints détours, à force de colgadas biscornues,
n'y-avait-il pas une chance, petite et étrange, de changer notre représentation du monde, de changer le monde tel qu'il nous apparaissait et tel qu'il est ? Si, plutôt que de dire "Je
t'aime", il fallait en passer, pour dire le sentiment, par "Je t'adore" et si, plutôt que de rêver d'yeux (d'iris et de pupilles), nous étions sommés de nous abandonner à un beau nez (à
un doux ventre, une superbe jambe), ne serait-ce pas le sentiment lui-même qu'au bout du compte, nous parviendrions à modifier ? Un pan entier de l'existence pourrait disparaître,
peut-être celui-là précisément du "sang craché, [du] rire des lèvres belles / Dans la colère ou les ivresses pénitentes" et se reconfigurer, ailleurs, différemment, à l'aide d'autres atomes
vocaliques.
Ce n'était qu'un jeu sur la langue, le temps d'un après-midi vide. Cet été, le retour systématique du "i" est frappant, poussant parfois sa mécanique de répétition jusqu'à la caricature
(Shani faute de Fanny, recomposée en Aline ?). Je sais que je rêvasse souvent autour du prénom de l'aimée, le psalmodiant quelquefois pour en savourer les sonorités et, pensai-je,
y découvrir les raisons de son unicité. Aujourd'hui cependant, la série me suggère qu'en fait de singularité, cela soit les correspondances qui m'occupent, le retour de
l'identique. Serai-je hanté par une immuable musique (pourpre ?), entêté d'un air connu dont le nom véritable et définitif m'échapperait (il y a un "i" dedans). Et si je chantais,
pour moi-même, vos prénoms en "i", n'était-ce pas plutôt qu'un psaume amoureux par désir pour mon unique fétiche ?
Mais, ces résonances sont-elles seulement personnelles ? Vont-elles au delà d'un attachement intime pour une lettre, un son, attachement que nourriraient, obscurément, le désir narcissique d'une complicité avec ma langue et mon histoire encodée à travers le retour d'un symbole distingué arbitrairement ? Je ne suis pas barré au point de donner à la lettre "i" une puissance indépendante de ma psyché; si je ne poursuis pas le thème familial, pourtant probablement opérant, ce n'est pas par croyance aveugle en une magie individuelle de l'alphabet dont s'absenterait tout déterminisme psychanalytique mais par timidité ou vergogne, tout simplement. Fétiche, très certainement, et encore inventé le temps d'un texte et d'une coïncidence de rencontres. Tout cela, je ne le conteste pas.
Pourtant, évoquant le jeu qui m'occupa un après-midi avec l'une d'entre elles, j'imaginai qu'à supprimer tout "i" de notre langue, on pouvait, peut-être, changer la vie. Le poème de Rimbaud
solde cette question, en ne s'embarrassant pas des postulats préalables, pour reconnaître aux voyelles quelque chose comme une essence en soi, un pouvoir qui n'est pas seulement d'évocation me
semble-t-il. Il est difficile de réduire le sonnet à un jeu d'écriture poétique entièrement consacré à l'image commune (ou à la valeur chromatique théorique) des voyelles et aux compositions que
l'art poétique peut tirer de leurs accords et désaccords. Au fond, la théorie synesthésiste y est faible surtout si l'on considère que ce n'est pas la qualité sonore des voyelles qui
explique les différentes métaphores mais leur graphie ("A" est noir parce qu'il dessine, à l'endroit, une mouche à merde de face et, à l'envers, le sexe de la femme, le "golfe d'ombre"), parfois
même, spécifiquement, la manière dont Rimbaud les calligraphie ("E" qu'il écrit comme l'epsilon grec) . Autrement dit, ce qui est remarquable dans le poème de Rimbaud, c'est
surtout la souveraineté avec laquelle il attache une couleur aux voyelles et, au bout du compte, l'hypothèse que ces rapprochements arbitraires permettent d'articuler à nouveaux frais, son
rapport au réel (comme il l'expliquera dans "Alchimie du Verbe"). La création poétique est le pari d'une souveraineté du poète sur la langue, souveraineté qui ne s'encombre pas de
raisons universelles ou de transcendance cosmique mais qui pourtant conserve un pouvoir révolutionnaire. Ce qui justifie ce potentiel de renouvellement n'est rien d'autre finalement
que la conviction d'un lien entre l'alphabet et celui qui en use, conviction qui libère une initiative politico-poétique possible. En ce sens, que ce poème soit d'abord
un texte amoureux, le portrait érotique d'une femme comme le suggérait l'analyse de Faurisson, n'est pas indifférent : l'alphabet est un lieu qu'aménage la sensibilité du sujet, où se laisse lire
son histoire personnelle et se découvre l'image de ses amours particulières. L'alphabet est toujours un alphabet individuel, amoureux, érotique. A reconnaitre cette subjectivation des
lettres communes, on émancipe l'alphabet de ses déterminations collectives, culturelles et on lui rend une forme d'autonomie puisqu'à travers lui, à travers ce pli singulier entre l'unique
et l'universel, le sujet peut inventer seul la langue par laquelle tous communiquent. Rimbaud dira dans "Alchimie du Verbe" qu'il a "inventé la couleur des voyelles". Il n'aura pas
tort.
Ainsi, mon "i" est-il en effet "pourpres, sang craché, rire des lèvres belles dans la colère ou les ivresses pénitentes" c'est-à-dire ce qui ne m'appartient pas et lie le monde à l'alphabet,
directement. Mais il est encore le ciel de cet été, l'engorgement de nos regards à la terrasse des cafés parisiens, la cacophonie de vos voix mêlées, la foule des ombres
familiales et la somme de mes idylles à venir, éclats de "i" que je suis seul à posséder. Entre ces deux affectations, l'universelle et l'intime, il serait vain de tracer une frontière trop
sévère, soulignant la valeur de représentation collective de la première et l'ancrage psychique de la seconde. Seul importe le passage de l'une à l'autre, passage qui fait que tout "i"
solitairement médité, égoïstement goûté bouleverse aussitôt et totalement l'alphabet du monde. Je ne construis donc pas tout à fait seul ma série vocalique amoureuse : lui accordant un
pouvoir sensible, la lettre s'autonomise et finit par déterminer en amont non plus seulement ma représentation du monde mais le monde tel qu'il est, Maïa. Au fur à mesure que s'écrit ma vie,
le sens de vos prénoms change et se charge de nouvelles musicalités.
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