Samedi 1 mars 2008
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13:50
Dire qu'on se tient à proximité de l'absence, voilà un début. Est-il bon ? Est-il mauvais ? Peu importe. L'essentiel est d'en reconnaître l'insuffisance. Or, ce n'est pas si facile. En
général, on est obnubilé par une telle prémisse. On a envie de rôder autour, non pas pour en dessiner au plus près les contours mais parce qu'on espère entrer en contact avec le centre-même et que,
dans le même temps, la peur et notre incapacité nous en repoussent, heureusement ; on rôde donc comme un prédateur qui aurait peur de sa proie mais ne pourrait pas, pour autant, se défaire de son
appétit. Rien ne compte plus sinon le moindre frémissement qui affecte, peut-être,
le truc-là; il est probable pourtant que rien n'y frémisse jamais. En attendant, le monde aux alentours
devient nuage.
Il faut malgré tout sortir de l'obnubilation ; ce qui s'y passe n'est pas si intéressant. L'absence, c'est à peine un paradoxe (structurel) et une source d'énergie (existentielle). Seuls ce qu'elle
compose avec le monde, avec l'être, et la manière dont elle négocie sa présence face à la matière méritent en vérité d'être pensés, écrits, vécus ou mis en scène. L'éclair ne vaut rien, ce sont les
nuées qui sont passionnantes.
De nuages en nuages. Mes paroles elles-mêmes sont obnubilées. Une certaine poésie l'est également qui se défie comme de la peste de la matière. Mallarmé et Blanchot, par exemple. Genet (que j'aime)
a ses moments aussi; homosexualité fait, pour lui, office de cache-sexe : il couvre une inquiétude exclusive du néant. Preuve en est son théâtre où l'obscène, la provocation et les fours
crématoires dissimulent pudiquement l'absence sous les Figures. On pariera ici, avec lui et les autres, que l'écriture est une manière d'ancrer les nuages.
Ce qui est sûr, c'est que poser d'abord la valeur morale de l'absence est stupide : y consentir n'est preuve ni de paresse, ni de mal-être, ni de méchanceté, ni de sagesse. On y consent c'est tout.
Cela fait partie de notre manière d'être. Il faut simplement s'en
accommoder, comme Béralde propose à la fin du
Malade imaginaire de s'accommoder de la folie d'Argan : " Mais, ma
nièce, ce n'est pas tant le jouer que s'accommoder à ses fantaisies. Tout ceci n'est qu'entre nous."
Argan est la figure exemplaire de l'obnubilation. Des critiques trouvent d'autres termes "chimère", "marotte", "névrose" pour dire
grosso modo la même chose : le paradoxe de
l'absence ou -- cela revient exactement au même -- de la maladie imaginaire, finit par transformer en mots, roman médical et clystères, en
vapeurs, le monde autour. L'absence de
symptômes de la maladie est-il tout de même symptôme de maladie ? L'absent est-il présent en son absence ? Y a-t-il quelque chose comme une maladie imaginaire et/ou y a-t-il quelque chose comme
l'absence ? Point de rencontre : la double mort imaginaire du père.
Les autres personnages sont eux-mêmes obnubilés par Argan : sa terrible inquiétude n'est pas seulement le centre chimérique de sa vie mais le centre de la scène dans son ensemble. Qu'on explique
cette mise en commun du souci d'Argan par sa position parternelle ou par désir mimétique, l'important est que la maladie imaginaire du malade est contagieuse. L'avidité de Béline et des
médecins ou la commisération des familiers nous disent ceci : chacun est mû par Argan et, en fin de compte, par l'évolution imperceptible d'un mal imaginaire, par les frémissements d'une absence.
L'obnubilation Argan les obnubile. En ce sens, la mort théâtrale d'Argan est surtout l'acte d'émancipation des autres personnages : chacun retrouve sa part de liberté et d'initiative -- sur scène
comme dans la salle d'ailleurs.