Lundi 23 février 2009

 

Revoir son visage m’a été une joie si douce. Il avait presque disparu de ma mémoire et son absence, loin de m’apaiser en disparaissant avec lui, me l’avait rendu plus douloureux encore car d’une douleur grave, assourdie et déprimée quand, aux beaux jours de notre rupture, ses apparitions intermittentes, me serrant affreusement le cÅ“ur ou interrompant violemment mon sommeil, avaient au moins la franchise de se laisser appréhender – or, rien n’affecte davantage que l’insaisissable et l’incertain. Je ne prévois pas, peut-être par naïveté ou optimisme stupide, que ces souffrances claires reviennent, dissimulées dans le sillage de son retour. Ce nouveau visage profite du travail d’exténuation et d’énervement pratiqué par le temps et la peine sur l’ancien, le même mais ayant fait l’épreuve du néant, blanchi d’une certaine manière par l’action corrosive de l’oubli. Cet écart entre deux images exactement confondues n’est pas anodin pour moi ; il est, au contraire, source d’une joie immense car il matérialise une vieille demande, dont je craignais qu’elle ne fût que théorique, d'un renouveau sans perte. Qu’il existe un espace entre l’un et le même, même ridicule, juste de quoi laisser passer le fil des jours, et notre monde change. – N’est-ce pas cela que les croyants exaltent dans la résurrection ?

 

Ce n’est qu’une photo d’identité en noir et blanc. L’art en est si absent, l’approche est si placide, l’objet si fade que rien n’altère le processus, simple et entier, de  son apparition : son visage occupe pleinement l’événement, l’espace et le temps. Nul artifice de la présentation : rien ne détourne le regard, rien ne distrait la droiture de sa nuque, rien n’excède les sinuosités de ses mèches brunes : une présence nue, dégagée par la modestie de l’objet qui me la  transmet. C’est un visage que je connais, sans ses travestissements d’histoire et d’amour, épuré donc des outrances flamboyantes de la colère et des lourds apparats du désespoir, lavé des stries que les larmes y traçaient. Un visage sans théâtre, un visage familier.

 

Je ne peux pas dire que je le trouve beau (il l’est, certainement) car ce qui me touche exclusivement est cet air de familiarité. « Je connais ce visage ! Â» pourrais-je dire et j’exprimerais ainsi toute la beauté que j’y trouve. C’est le trajet entre cette photo d’identité et l’occupation précisément mesurée d’un lieu dans ma mémoire, l’impression souple du monde matériel sur mon intériorité évanescente qui suscite mon plaisir, non pas égocentrique, mais de reconnaissance mutuelle. D’un vieux livre lu en notre enfance et retrouvé au hasard d’un déménagement, nous ne tirons pas une joie gâteuse, égoïste ou esthète mais bien plutôt un bonheur de proximité retrouvée, par delà les âges et les disparitions ; ce que nous célébrons, c’est la confirmation d’autant plus attestable qu’elle est locale d’une harmonie entre la matière, le temps et le moi. Nous vivons dans un univers familier. Bien sûr, l’aménité qui émane de son grand regard, l’air un tantinet narquois de son sourire rappelant ce qu’il y a pu avoir de complicité ironique dans notre relation, la suggestion visible, pour ceux qui la connaissent, du tacheté à la base de son cou, à droite, en un lieu que j’aimais embrasser et l’absence de contraste trop saisissant de l’ensemble (composant, au contraire, du sombre de sa chevelure, de ses yeux et de ce qui nous est laissé à voir de son haut au grain arabe, métissé, de sa peau, un dégradé lent, presque terne, de l’obscur), participent, sans nul doute, à ce sentiment de reconnaissance entière et paisible – possible tout simplement.

 

Nous étions à la Flèche d'or et j'avais demandé de ses nouvelles à Matthieu qui m'accompagnait. J'apprenais qu'elle avait gagné l'an dernier un concours de scénario à Bourges. La nouvelle me réjouit sans nuance car ma hantise était qu'au temps passé ensemble ne succède rien sinon la déclinaison de nos vies, l'échec général et consenti de nos désirs, la mort pour chacun. Elle avait occupé, à son retour des Etats-Unis, retour enfiévré et sinistre dû à notre séparation, un poste misérable dans une association d'aide sociale alors que ses diplômes l'autorisaient à prétendre à des emplois bien plus élevés (et plus intéressants). J'avais surtout souffert du dépérissement spectaculaire de son intelligence et de son renoncement revendiqué à tout ce qui n'avait pas pour horizon le pessimisme radical de l'immobilité mortuaire : l'espoir, l'audace, la foi, la fantaisie, ces promesses (globalement non tenues) autour desquelles nous avions voulu nous aimer. Tout cela m'était apparu lors de nos brèves et peu nombreuses confrontations post-divortium et je ne doutais pas qu'elle avait beau jeu de se saccager à mes yeux, jusqu'à la caricature, pour m'accabler de tristesse et de honte; pourtant, je soupçonnais que ce rôle pris face à moi sur le théâtre de notre rupture engageait plus largement son existence -- car, au fond, elle avait accepté, ne serait-ce qu'un instant, de l'occuper (et il faut tout de même un certain consentement à la saleté pour revêtir un habit qui pue). Qu'elle renoue avec son imagination, ses désirs et ses qualités d'écriture qu'elle remette à l'épreuve son extrême intelligence, retente l'avenir, l'élégance et le diable plutôt que de se résigner à un désespoir borné et plat, était un signe essentiel d'un optimisme retrouvé, d'une échappée hors la mort. Je n'y jouais aucun rôle et je n'en tirais aucune gratification personnelle. Mais il suffit que l'un s'en sauve pour que le temps commun retrouve ce caractère inoffensif minimal, qui permet, parmi tous ses effets durables et prégnants, qu'on le tienne un peu à distance, caractère qui est malgré tout la marque spécifique des événements passés. Or, la preuve de sa bénignité, quoique ponctuelle, valait pour moi aussi. Le lendemain, je me décidai à googliser son nom.

 

Radoucir le temps, rendre égal le passé -- le charme de ton visage sur ce photomaton.

 

 

Par Kaptipham
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